Filmer l’homme dans son espace

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mai 2015
Dans le documentaire de Charline Morel, les habitants se livrent sur ce qu'ils pensent de Brasília, une ville hors du commun.
© Charline Morel

Le film met en lumière ce que l’écrit garde invisible : la spatialité, le temps qui passe, la gestuelle ou l’oralité.

Les villes se construisent souvent autour d’un point névralgique, une église ou une rivière, et s’élargissent peu à peu. Mais Brasília, la capitale du Brésil depuis 1960, est différente. Il n’y a pas de centre-ville, par exemple, et pour cause ! « L’espace a été planifié par trois hommes(1) et créé de toutes pièces - même le lac - en trois ans pour recentrer et réunir les pouvoirs politiques initialement dispersés sur la côte, à São Paulo et Rio de Janeiro », explique Charline Morel qui étudie la sociolinguistique urbaine de Brasília. Elle tente de comprendre les représentations culturelles et identitaires des habitants à travers l’analyse du discours qu’ils portent sur cette ville d’un nouveau genre.

« Je mets en corrélation les langues, le fonctionnement de la société et l’espace dans lequel elle évolue, résume-t-elle. La caméra m’est vite apparue comme la meilleure façon de rendre compte de l’état des choses. » Au lieu de faire remplir des questionnaires ou de retranscrire des observations et des entretiens oraux enregistrés, comme c’est souvent le cas en sciences humaines et sociales, l’étudiante a construit son activité de recherche autour de la réalisation d’un documentaire d’une quinzaine de minutes. Brasília entre utopies et réalités(2) montre, par l’image, le témoignage des habitants et la structure extraordinaire de la ville.

Une expérience de terrain intensive

« Le film rend compte de choses difficilement explicables par écrit. La gestuelle, les silences, les sourires, les déplacements. Il enrichit le corpus de recherche, apporte un autre regard », poursuit Charline Morel. Pour autant, et même s’il fonctionne très bien de façon autonome, il ne remplace pas totalement l’écrit. Lorsque l’étudiante soutiendra son mémoire de master 2(3) en juin, elle accompagnera son film d’un écrit qui rappellera la problématique de recherche, la méthodologie employée, l’analyse et l’interprétation des discours. Son travail est encadré par Thierry Bulot, sociolinguiste urbain au laboratoire Prefics(4) à l’Université Rennes 2, qui a réalisé Dans les murs de la Casbah(5) avec la documentariste Céline Dréan en 2012.

Parcourir les rues d’Alger

Ce webdocumentaire interactif associe vidéos, textes, photos et sons. Il propose aux internautes de parcourir les rues d’Alger à leur guise et met en lumière le discours que portent les habitants sur leur ville. « Ce webdoc ne montre pas seulement les lieux et les entretiens des habitants, mais il intègre aussi l’analyse filmée de plusieurs chercheurs algériens spécialistes du sujet. La démarche de recherche est alors plus visible pour le spectateur », explique-t-il. Pour lui, le film est clairement un outil de recherche. Mais c’est aussi un vecteur de diffusion. « À l’origine, je m’y suis d’ailleurs intéressé dans le but de faire reconnaître ma discipline. Le film rend les savoirs plus accessibles que les publications écrites. Il laisse place au débat avec les non-scientifiques et suscite de nouveaux questionnements », notamment de la part des élus qui vont donc mieux comprendre l’intérêt de poursuivre une recherche.

Malgré tout, l’utilisation récente du film en sciences humaines et sociales laisse une partie de la communauté scientifique encore perplexe. « Lors du tournage, le chercheur est en immersion totale dans son environnement d’étude, ce qui nous amène à interroger la notion d’objectivité, dit Thierry Bulot, tout comme le fait de travailler avec un réalisateur, car la volonté de faire un “beau” film risque de biaiser le corpus de recherche. » En 2003, Benoît Raoulx, géographe social au laboratoire Espaces et sociétés(6) à l’université de Caen, avait, lui, choisi de réaliser seul Traplines in Vancouver(7). Ce documentaire traite de la marginalisation à travers les déambulations de deux personnages qui fouillent les poubelles pour ramasser les canettes et récupérer leur consigne. « Lorsque l’on travaille seul, le dispositif de tournage doit être le plus simple possible, ce qui crée une forte proximité avec les personnages. Cela nous permet d’ailleurs de les inclure dans la réflexion sur notre travail. Les exigences du cinéma documentaire et de la recherche ne sont pas opposées mais concourent à créer une écriture propre. »

Le documentaire a-t-il sa place dans le monde des chercheurs ? C’est une des questions abordées dans le cadre du programme Fresh, lancé en 2012 pour développer le concept de “documentarisation de la recherche”. La prochaine journée dédiée à ce programme, qui aura lieu le 26 mai à Caen(8), présentera d’ailleurs quatre documentaires issus d’une collaboration entre doctorants et réalisateurs professionnels.

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Klervi L'Hostis

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