Pour observer sans déranger

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mai 2015
Installées au-dessus des bassins, les caméras de vidéosurveillance enregistrent les mouvements des truites selon les besoins des éthologues.
© Céline Duguey / Espace des sciences

Les éthologues scrutent les détails des comportements animaux et humains, grâce à l’objectif impassible de la caméra.

Plusieurs dizaines par bassin, les truites zigzaguent, tournent, sautent... et échappent à l’œil le plus affûté. Car l’animal est rapide et, il faut l’avouer, une truite ressemble énormément à une autre truite ! Alors quand il s’agit d’observer en détail leur comportement, la caméra devient un outil indispensable à l’éthologue. « La vidéo, avec l’aide de logiciels d’analyse, nous permet de calculer la vitesse de déplacement, la distance totale parcourue, explique Violaine Colson, éthologue au Laboratoire de physiologie et génomique des poissons, de l’Inra, à Rennes. En visionnant plusieurs fois les vidéos, on peut noter les comportements atypiques : les sauts, les frottements contre les parois, les comportements agressifs, sans en oublier un. »

Les poissons sous vidéosurveillance

À la Pisciculture expérimentale Inra des monts d’Arrée (Peima(1)) comme dans les bassins du laboratoire à Rennes, Violaine Colson a installé des caméras de vidéosurveillance pour garder un œil sur ses protégées. « Il a fallu installer des spots pour régler l’éclairage en évitant les reflets dans l’eau et les ombres. » Avec Claudiane Valotaire, technicienne, Frédéric Borel, responsable des installations expérimentales du laboratoire de Rennes, et Jean-Michel Le Calvez, technicien à la Peima, ils doivent faire preuve d’inventivité pour chaque expérience. « Pour tester les mécanismes d’apprentissage en groupe, on stoppe les arrivées d’eau qui provoquent le courant pendant trente secondes et une minute après, on envoie de la nourriture. Mais pour voir l’arrêt du courant sur la vidéo, comme nous n’avons pas le son, nous avons dû associer un voyant aux pompes. » Un “bricolage” qui a permis à l’éthologue de constater que les truites apprennent à associer l’arrêt du courant à la nourriture... sauf celles stressées par un manque d’oxygène.

« La vidéo est devenu un outil standard en éthologie, confirme Virginie Durier, du laboratoire Éthos(2), à l’Université de Rennes 1, qui vient de publier une étude sur les bébés prématurés. « Lorsqu’on veut regarder des comportements complexes, par exemple les mimiques faciales, c’est indispensable. Ça nous permet aussi de détecter des indices qu’on ne cherchait pas au départ ! » Hors champ, l’expérimentateur n’influe plus sur l’expérience. « En ce moment, je travaille avec des bébés un peu plus grands, je dois leur faire regarder une image. Si je suis à côté, ils me regarderont, et pas l’image. Quoiqu’on fasse, on bouge un peu alors que le caméscope est totalement immobile, il sait se faire oublier ! » « Les poissons sont très réactifs à la présence humaine, ajoute Violaine Colson, or mes travaux s’intéressent aussi à l’impact de cette présence sur le stress dans les élevages. » Être présente à côté du bassin fausserait les résultats.

Des jeunes un peu geek

Dans les amphithéâtres, les étudiants apprennent à travailler avec le film. « C’est un outil d’enseignement intéressant. Si on ne peut pas avoir les animaux en réel, l’enseignant peut les filmer et demander aux étudiants d’analyser les images. » Difficile, par exemple, de mobiliser des gorilles pour des travaux pratiques... La transmission des connaissances techniques se fait donc naturellement. Et parfois, les élèves sont plus au point que leurs maîtres ! « Il y a beaucoup de jeunes chercheurs un peu geeks sur les bords, estime Violaine Colson. Un de mes étudiants, passionné, a développé une technique d’analyse automatique de l’image pour repérer l’activité et la dispersion des poissons. Ses travaux ont été publiés(3). » Les vieux stéréotypes du chercheur hors du temps sont bel et bien dépassés.

À la frontière entre art et sciences

Son premier film public, en 1927, révèle les images exceptionnelles d’une pieuvre au fond de la mer. Le réalisateur et biologiste Jean Painlevé (1902-1989) est considéré comme l’un des pionniers du cinéma scientifique. Accueilli à la Station biologique de Roscoff(4) dès les années 1920, il y reste jusque dans les années 1970. « Je l’ai rencontré en 1961, raconte André Toulmond, directeur de la Station biologique de 1993 à 2004. Ça faisait déjà plusieurs années qu’une chambre noire et deux grandes pièces de travail lui étaient destinées. Jean Painlevé venait y préparer ses films pendant l’été. » En cinquante ans, le cinéaste en réalise plus de deux cents à vocation de diffusion et de recherche. Son but ultime ? Révéler la vérité scientifique et la beauté des choses. Trente à quarante générations d’étudiants ont profité de ses superbes images pour comprendre le comportement des animaux marins dans leur milieu naturel, mais aussi la structure des cristaux liquides ou encore l’électrophorèse du nitrate d’argent. « Il expérimentait sans cesse de nouveaux procédés techniques pour montrer l’invisible », poursuit André Toulmond. En souvenir de Jean Painlevé, il ne reste à la Station biologique de Roscoff que le nom d’un amphithéâtre. Le reste est archivé à la Fondation Painlevé de Paris.

KLH
Renseignements : 
www.jeanpainleve.org

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Céline Duguey

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