Louise a plus de 410 ans

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juillet 2015
© Inrap/Rozenn Colleter
Un premier scanner du corps habillé a révélé que les tissus organiques étaient très bien conservés.

À Rennes, la découverte d’un corps enterré en 1656 dans un cercueil en plomb est une mine d’or pour les scientifiques.

Le sarcophage avait été précieusement laissé sur place. Lors de la fouille du couvent des Jacobins, terminée à Rennes en 2013, les chercheurs avaient découvert huit cents sépultures et cinq cercueils en plomb, très rares en archéologie(1). Ce sarcophage-là, il n’était pas question de le déplacer : le mur au-dessus risquait de s’écrouler. Un an plus tard, lors du chantier du centre des congrès, les archéologues de l’Inrap(2) reviennent récupérer le sarcophage. Ils pensent qu’il contient un squelette.

Le cercueil est sorti de terre le lundi 10 mars 2014 à midi, puis transporté au siège de l’Inrap, à Cesson-Sévigné. Dans l’après-midi, en prenant toutes les précautions (masques à gaz, combinaisons, gants), Rozenn Colleter, anthropologue à l’Inrap, et sa collègue Sylvie Duchesne l’ouvrent à la scie sauteuse. « Sous le couvercle de 30 kg, nous avons vu du volume et des tissus, raconte Rozenn Colleter. Ce n’était pas prévu ! Nous avons tout de suite contacté plusieurs spécialistes. L’Institut médico-légal de l’hôpital Rangueil à Toulouse nous a informées que le corps, une fois le cercueil ouvert, ne se conserverait que 72 heures à 4 °C(3). »

La course contre la montre commence. L’Inrap établit des partenariats avec le laboratoire Anthropologie moléculaire et imagerie de synthèse (Amis(4)) et le CHU de Toulouse. Le lendemain, avec l’archéologue Véronique Gendrot, spécialiste des tissus au Service régional de l’archéologie, Rozenn Colleter ouvre la cape noire de la défunte. Il s’agit en effet d’une femme, comme l’indiquent les inscriptions sur un cœur en plomb, contenant le cœur embaumé de son mari, au-dessus du cercueil. Elle s’appelle Louise de Quengo. Elle est décédée en 1656.

Un crucifix en bois

« Nous avons trouvé des solutions techniques pour la déshabiller, enlever la terre et le suaire sur sa tête. Ses mains étaient très bien conservées. Elles tenaient un crucifix en bois. » Les chercheurs vont de surprise en surprise. Les tissus sont entiers et presque parfaits ! Un premier scanner révèle que le cerveau, la moelle épinière, les organes et les muscles sont aussi bien conservés. Cela s’explique car le sarcophage était étanche, immobile depuis le 17e siècle sous la chapelle. Dans ce milieu stable, la décomposition était bloquée depuis 360 ans. Aucun insecte n’a fait de dégâts.

Le mercredi 12 en soirée, “Louise”, comme l’appellent les chercheurs, arrive à l’Institut médico-légal de Toulouse. Elle est photographiée et finement scannée (0,7 mm). L’autopsie révèle qu’elle était âgée de plus de 60 ans, qu’elle avait du cholestérol, des calculs rénaux et des problèmes respiratoires. Son cœur a été ôté après son décès par d’excellents chirurgiens. Son ADN est conservé et intégralement séquencé. Il sera comparé à une base de données des pathogènes. Tuberculose, streptocoque, coqueluche : les médecins veulent connaître les souches des maladies contractées par Louise. De nouvelles voies thérapeutiques contre les infections pourraient s’ouvrir, en étudiant les pathogènes avant leurs mutations à la suite des traitements médicaux depuis la fin du 19e siècle.

L’odeur du genévrier

Plusieurs articles scientifiques vont bientôt paraître dans des revues internationales et le rapport de fouille sera finalisé en juin 2016. Le cœur en plomb fera, lui aussi, l’objet d’une publication : les archéobotanistes analysent le cœur embaumé, d’où se dégageait l’odeur du genévrier. Pour parfaire les connaissances sur Louise de Quengo, Rozenn Colleter a également fait appel à Gauthier Aubert et Georges Provost, historiens à l’Université de Rennes 1(5). « La mère de Louise de Quengo faisait partie de la famille la plus importante de Rennes et de Bretagne, expliquent-ils. Son décès intervient un an après l’inauguration du Parlement de Bretagne. La capitale bretonne est alors plus grande que Bordeaux et monte en puissance. » Ces éléments contextuels enrichiront le rapport de fouille.

Le corps de Louise de Quengo a été remis à l’État. Il sera inhumé. La restauration de ses vêtements, dont trois coiffes, une chemise, un plastron, une chemise de bure, une cape et ses chaussures, est mise en œuvre par Rennes Métropole et le musée de Bretagne. Ils sont conservés à Rennes, au musée, et seront exposés à terme dans un lieu à définir. Une réflexion scientifique et technique est d’ailleurs en cours sur une salle “Patrimoine” dans l’ancien couvent, qui sera un centre des congrès en 2017.

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Nicolas Guillas

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