Les routes seront-elles vertes ?

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septembre 2015
Les films du cercle rouge
Obtenus à partir de résidus de microalgues, ces échantillons de biobitume constitueront les routes de demain

Des chercheurs nantais ont utilisé des résidus de microalgues pour fabriquer les premiers grammes d’un biobitume.

Leur couleur finale ne changera pas et pourtant on pourra dire qu’elles sont vertes : les routes de demain contiendront des microalgues. Il ne s’agit pour l’instant que de petits morceaux de biobitume, fabriqués à Nantes dans le laboratoire de l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux (Ifsttar(1)), avec la collaboration de plusieurs partenaires(2), mais le matériau concocté à partir d’eau (80 %) et de microalgues (20 %) dans un réacteur étanche à 300 °C ressemble à s’y méprendre à du pétrole. Et pour cause : les chercheurs ont réussi à mimer, en accéléré, ce qui se passe naturellement pendant des millions d’années sous la terre. À la différence que ce pétrole-là est renouvelable à l’échelle humaine.

De la ressource au produit final

« Ce fut une belle surprise, note Emmanuel Chailleux, chargé de recherche à l’Ifsttar et responsable du projet baptisé Algoroute. Mais nous avons aussi eu de la chance. Nous avions choisi de travailler avec trois résidus de microalgues différents (issus de la cosmétologie, de l’alimentation et des biocarburants) et c’est le premier que nous avons testé qui a donné le meilleur résultat. Les deux autres n’ont rien donné ou un produit très différent... Si nous avions commencé par eux, nous n’aurions probablement pas continué. »

La démarche de l’Ifsttar est originale à plusieurs titres. D’abord au niveau de la ressource utilisée : le but recherché était de partir d’un produit non noble, non utilisé pour l’alimentation humaine (contrairement aux biocarburants produits à partir d’huiles (biodiesel) ou de sucres (bioéthanol) issus de plantes vivrières. Car le bitume est un des produits le moins cher issu du pétrole (de sa fraction lourde). Les chercheurs ont donc choisi de travailler à partir de sous-produits, ici des résidus de microalgues produites à d’autres desseins. L’autre nouveauté vient de la technique, la liquéfaction, jamais utilisée dans ce contexte mais jugée très efficace. Enfin, le produit final : « Nous ne souhaitions pas fabriquer du biopétrole comme cela se fait déjà aux États-Unis à partir de champs d’algues ; mais bien directement un matériau, un biobitume », insiste Emmanuel Chailleux.

100 g de biobitume et un brevet !

Pari réussi. Les quelques centaines de grammes de matière visqueuse et noire obtenues ont servi à la fabrication de petits morceaux d’enrobés et ont subi les tests de vieillissement (ensoleillement, humidité...) des bitumes classiques. Mené de 2011 à 2014, le projet Algoroute a donné lieu à un brevet et plusieurs publications, dont la dernière est sortie en mars dernier. « Nous devons encore optimiser la mise en œuvre du biobitume, c’est-à-dire le moment de l’enrobage des cailloux. Et aussi aller plus loin dans l’analyse des réactions chimiques, pour bien comprendre ce qui se passe, et obtenir le bon produit. Car la qualité finale de celui-ci est très dépendante de la nature des microalgues utilisées et de la température pendant la liquéfaction. »

Cette nouvelle étape, qui pourrait cette fois être menée avec un laboratoire de chimie de Lyon et l’entreprise de travaux publics Eiffage, pourra commencer dès qu’Emmanuel Chailleux aura trouvé un nouveau financement.

« L’utilisation de microalgues est une activité nouvelle pour le laboratoire, conclut le chercheur. Le projet Algoroute était un tremplin qui va nous permettre de tester d’autres biomasses, toujours avec la technique de liquéfaction. » La route ne s’arrête pas là !

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Nathalie Blanc

LE DOSSIER