Zola n'était pas si réaliste !

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novembre 2015
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En croisant analyses littéraire, philosophique et picturale, Émilie apporte un regard inédit sur l’œuvre d’Émile Zola.

Prix Évolutions sociales et sociétalesÉmile Zola est un monument de la littérature française du 19e siècle. Lors du pèlerinage littéraire qui commémorait sa mort, le 4 octobre dernier, l’organisateur s’étonnait du nombre d’ouvrages qui ne cessent de paraître sur l’écrivain et n’en a cité qu’un : celui d’Émilie Piton-Foucault, professeur agrégé de Lettres modernes et enseignante au lycée Bertrand-d’Argentré de Vitré. Et pour cause. Dans ce volume, inspiré de sa thèse soutenue à l’Université Rennes 2 et sorti en janvier 2015 aux Presses universitaires de Rennes (Pur)(1), Émilie Piton-Foucault est la première à poser un autre regard sur l’écrivain en cassant son image de réaliste et de naturaliste modèle. Cette image était d’ailleurs entretenue par Émile Zola lui-même - il écrivait beaucoup pour expliquer ses idées et sa façon de voir -, et n’avait jusqu’à présent pas été questionnée à ce point.

« Mourir en ne croyant plus à rien »

 Émilie Piton-Foucault s’est plongée dans les vingt volumes qui composent la série des Rougon-Macquart (il est rare que l’œuvre soit étudiée dans son entier ; ce qui explique les six années passées et les 1500 pages de sa thèse). Chapitre après chapitre, elle découvre qu’au travers des personnages qui jalonnent son œuvre, Zola révèle plutôt sa difficulté à être véritablement réaliste. « Dans le roman intitulé L’Œuvre, le personnage du peintre, inspiré par Manet, entre autres, qui est le peintre réaliste de l’époque, finit par devenir fou et se tuer. Une façon de dire que la vie réelle ne lui va pas si facilement, explique la jeune femme. Dans Le Docteur Pascal, le héros est un médecin très avant-gardiste qui travaille sur l’hérédité en se basant sur sa famille, les Rougon-Macquart. À un moment, il perd pied, continue à faire illusion puis meurt en ne croyant plus à rien... » Bien sûr, Zola ne dit jamais ouvertement que c’est de lui qu’il parle - le sait-il seulement ? Émilie Piton-Foucault ne se contente pas d’une approche littéraire. Avec son œil triplement affûté de diplômée en histoire et histoire de l’art, elle enrichit son analyse en faisant des parallèles entre l’œuvre de Zola, la philosophie (Schopenhauer) et l’art pictural.

Quand Zola fait du Kandinsky

« Fin 19e, début 20e, on est, en peinture, à la bascule entre le réalisme et l’art abstrait. Zola avait été un très proche ami d’enfance de Cézanne et avait écrit un livre sur Manet. Or, à la fin de leur carrière, ces deux impressionnistes commençaient à se rapprocher de l’abstraction. On peut dire que certaines descriptions de Zola, comme celle de la mine la nuit dans Germinal ou encore celle, magnifique, du train dans La Bête humaine, sont dignes de ce courant. » Si l’on considère que Kandinsky est l’instigateur de l’art abstrait au début du 20e siècle, et sachant que Zola meurt en 1902, on peut dire que l’écrivain, sans le savoir, fut finalement un annonciateur de l’abstraction !

Tout au long de sa thèse, Émilie Piton-Foucault remet ainsi en cause le concept souvent admis de la fenêtre, utilisé pour décrire la transparence et le réalisme chez Zola. Elle y appose une certaine opacité. Osée, son approche semble toutefois séduire la communauté zolienne qui lui fait un bon accueil. Elle a d’ailleurs été sollicitée pour la présenter lors d’une conférence qui sera donnée à la Sorbonne en décembre prochain, et fera l’objet de la sortie d’un volume aux éditions Garnier ; tandis qu’elle cosigne avec Henri Mitterand, autre grand spécialiste de l’écrivain, un ouvrage qui paraît en novembre aux Presses universitaires de Rennes(2).

« J’avais fait l’impasse sur L’Assommoir au collège »

Lauréate : Émilie Piton-Foucault

DEA de Lettres modernes à l’Université Rennes 2 en poche en 2003, Émilie Piton-Foucault décide de l’assortir d’une maîtrise en histoire de l’art (2004) et de passer l’agrégation en Lettres modernes (2005). Aussi, quand elle veut se lancer dans une thèse de littérature française, en 2006, trop de temps a passé et elle n’est plus éligible aux bourses de l’université. L’agrégée de Lettres modernes trouve donc un poste d’enseignante et mène ses deux métiers de front. Elle surmonte également une autre difficulté : « En littérature du 19e siècle, les thèses se font souvent à Paris, or, je souhaitais rester à Rennes. » Mais rien ne semble lui résister. Celle qui a fait l’impasse sur L’Assommoir lorsqu’elle était élève au collège et qui découvre Émile Zola à vingt ans, signe, en 2012 sous la direction de Pierre Bazantay, une thèse de 1500 pages sur une approche plutôt inédite et originale de l’écrivain. Toujours enseignante, elle est à l’origine de plusieurs articles et ouvrages qui font suite à sa thèse et envisage un jour d’être enseignant-chercheur à l’université.

Renseignements : 
Thèse : La fenêtre condamnée. Transparence et opacité de la représentation dans Les Rougon-Macquart d’Émile Zola.

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Nathalie Blanc

LE DOSSIER