Au bout du sillon, des squelettes du moyen âge

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mars 2016
Cette année, le site archéologique de l’îlot de Roc’h Louët sera particulièrement suivi par les archéologues du Creaah, en collaboration avec la Réserve naturelle du Sillon de Talbert.
Photo : M-Y Daire

Des hommes sont enterrés sur la pointe nord de la Bretagne. Dans des coquillages ramassés dix siècles plus tôt. Qui étaient-ils ?

Après avoir marché durant une heure, sur les trois kilomètres d’un long ruban de galets perdu en mer, c’est le bout du monde. L’archipel de Bréhat s’étire juste à côté. Le Sillon de Talbert est la pointe la plus au nord de la Bretagne. Plus loin se dressent quelques rocs, accessibles seulement lors des très fortes marées.

Sur l’un d’eux, l’îlot de Roc’h Louët, des ossements avaient été découverts en 2009 (1).Ce rocher est l’un des dix sites bretons les plus surveillés par les archéologues, dans le cadre du projet Alert (Archéologie littorale et réchauffement terrestre). Avec ce projet, les chercheurs du laboratoire Creaah (2) (Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire) veulent découvrir et sauver les histoires du passé, avant que l’érosion marine ne les fasse disparaître.

Un homme de trente ans

Depuis 2009, les archéologues sont retournés trois fois sur Roc’h Louët. « Sur place, on a l’impression d’être dans une cathédrale naturelle, témoigne l’archéologue Marie-Yvane Daire, du Creaah. Il y a deux pics rocheux de plus de 15 m, à l’est et à l’ouest. C’est ouvert sur la mer, mais avec un côté un peu isolé. » En 2010, la doctorante Klervi Le Nagard avait réalisé une étude anthropologique sur les vestiges. Le premier squelette est celui d’un homme d’une trentaine d’années. Le second, celui d’un individu d’au moins 20 ans. Ils ont vécu au 13e ou 14e siècle. « Les os ont été remaniés post mortem après l’enfouissement, les longs étaient disposés en fagots sous le crâne, explique Marie-Yvane Daire. Cela confirmerait l’hypothèse d’une nécropole. » Ces os étaient dans un grand tas de coquillages anciens, épais de plus d’un mètre.

La dernière visite des archéologues remonte à mars 2015. « Nous avons prélevé vingt litres de sédiments dans différents niveaux, explique Catherine Dupont, archéologue au Creaah et spécialiste de l’étude des coquillages. Quelques restes humains apparaissaient, mais ils n’ont pas été prélevés. Le tamisage au laboratoire a mis en évidence une grande proportion de berniques, du charbon de bois et de la poterie. Le charbon nous a permis de dater l’amas coquillier. Nous savons depuis décembre qu’il date des 4e et 3e siècles av. J.-C. »

Les chercheurs vont réaliser l’étude systématique des coquillages. Qui a mangé ces berniques et jeté leurs coquilles, si loin du continent, il y a 2300 ans ? Ces hommes habitaient-ils sur place ? Pour l’instant, les chercheurs estiment qu’il n’y a pas de restes d’habitat. Et pourquoi enterrer ses morts dans ces coquillages, mille ans plus tard ? « C’est l’énigme, ajoute Catherine Dupont. Ailleurs dans le monde, certaines populations enterraient leurs morts dans les coquillages, afin que leur esprit puisse s’échapper par les interstices. Cet éloignement du continent peut aussi être lié à des épidémies. »

Un cimetière de moines

« Il y a une très forte occupation religieuse au Moyen Âge dans l’archipel de Bréhat, analyse Marie-Yvane Daire. Toutes ces îles abritaient des fondations religieuses, des monastères et des ermitages. On peut imaginer qu’il s’agit d’un cimetière de moines. Le 15e siècle était aussi une période troublée, avec des attaques d’Anglais, notamment à Bréhat en 1409. » Ce site fragile est géré par le Conservatoire du littoral, qui alerte les archéologues sur son évolution. Une fouille sera peut-être programmée un jour, avant que le site ne glisse définitivement dans la mer.

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Nicolas Guillas

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