L'insertion sociale par le sport

N° 343 - Publié le 23 juin 2016
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Le sport est un espace où les règles et les rôles de chacun sont plus clairs que dans la société actuelle.

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Qu’apporte le sport aux personnes sans emploi ? Les réponses de François Le Yondre, sociologue à l’Université Rennes 2.

Sciences Ouest. Quel est votre terrain de recherche ?

François Le Yondre. J’étudie l’usage politique du sport en direction des personnes sans emploi et en fin de droits aux allocations chômage. En tant que bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA socle), elles ont des obligations : rechercher un emploi, engager des démarches pour créer leur société, ou entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale ou professionnelle. Dans tous les cas, les bénéficiaires doivent être suivis par un travailleur social et signer un contrat d’accompagnement qui peut intégrer une pratique sportive.

SO. Le sport aide-t-il à l’insertion ?

FLY. C’est la question que je me suis posée lors de ma thèse, entre 2005 et 2009. J’ai montré que le discours politique s’articule autour de l’idée que le sport, dont la pratique nécessite un effort physique et l’acceptation de contraintes, peut aider le chômeur à se reprendre en main, redevenir autonome et responsable. Cela insinue que, si une personne est sans emploi, c’est parce qu’elle n’a pas su s’engager dans le monde social et professionnel. C’est une vision partielle et souvent erronée.

SO. Quelles sont les conséquences de cette confusion ?

FLY. Le chômeur est considéré comme étant à l’opposé de ce que la société promeut : l’individu maître de sa propre vie, partout, tout le temps. À l’école, l’élève doit apprendre à se construire tout seul, les femmes sont fortement incitées par les magazines à contrôler leur corps, chacun invente son propre schéma familial... Le chômeur culpabilise et vit une crise identitaire provoquée par la contradiction entre les attentes qui lui sont adressées (être acteur de sa vie) et ce qu’il peut réellement faire. Il se sent impuissant car ce n’est souvent pas lui le responsable de sa situation, mais la conjoncture économique.

SO. Comment les chômeurs, eux, perçoivent-ils le sport ?

FLY. Suite aux entretiens que j’ai réalisés lors de ma thèse, j’ai identifié différentes réactions. Pour beaucoup, la pratique sportive permet simplement de retrouver un espace dans lequel ils connaissent les codes et savent ce qu’ils ont à faire. Les normes et les rôles sont explicites. Le sport, et en particulier l’endurance, devient un moyen de mettre en acte l’image valorisée du chômeur combatif et permet d’engager le corps plutôt que des réflexions angoissantes. C’est l’occasion de rompre doublement avec l’impasse qui consiste à réfléchir constamment à soi sans disposer des moyens de mettre en acte la réflexion. Ces personnes-là adhèrent donc à la proposition, même si ce n’est pas pour les raisons qu’évoquent les politiques.

SO. La société manque-t-elle de normes ? De repères ?

FLY. À partir des années 1960, les revendications d’émancipation ont altéré les normes instaurées par les institutions. Aujourd’hui, l’État, la famille, l’entreprise et l’école sont discutés et ne sont plus suffisamment légitimes pour imposer une façon unique d’être élève, parent, salarié ou même ministre. En réalité, toutes les normes n’ont pas explosé. Lorsque l’on interroge les gens sur la pratique des seins nus à la plage(1), par exemple, ils répondent que chacun est libre de faire à sa guise bien que certains cas soient moins acceptables que d’autres selon des critères contextuels et morphologiques. Il existe donc encore des normes mais elles sont véhiculées de façon implicite, davantage par l’observation mutuelle que par les discours institutionnels. Dans ce contexte où même les repères sont difficiles à identifier, c’est parfois compliqué de se construire.

SO. Quels sont les autres réactions des chômeurs dont vous parliez ?

FLY. Par exemple, il y a ceux qui utilisent leur situation précaire comme stimulant sportif. J’ai rencontré une personne qui a mis en scène sa recherche d’emploi en faisant un tour de France à vélo. À chaque étape, elle organise une conférence de presse, apparaît dans les journaux locaux et sur les réseaux sociaux. Elle s’est construit une figure héroïque par le biais du sport. C’est une façon de renverser le stigmate du chômeur.

SO. Comment utilisez-vous les résultats de votre thèse ?

FLY. J’interviens auprès des travailleurs sociaux. Mieux comprendre comment un bénéficiaire du RSA peut percevoir le sport donne des clés pour l’accompagner vers la discipline qui lui correspondra le mieux. Parallèlement, je poursuis mes recherches. La Commission européenne recommande depuis peu aux États membres de développer l’inclusion sociale, notamment par le sport, c’est un nouveau champ de recherche qui s’ouvre !

Klervi L'Hostis

(1) Étude réalisée par le sociologue Jean-Claude Kaufmann.

François Le Yondre
tél. 02 99 14 20 51
francois.leyondre@univ-rennes2.fr

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