Combattants de l’immortalité

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décembre 2016
Les chimistes modélisent l’insertion de molécules (au centre) sur la protéine anti-apoptotique avant de les synthétiser. Les couleurs correspondent à des charges électrostatiques différentes.
Nicolas Levoin/ Bioprojet

Des chercheurs de l’Ouest veulent reprogrammer la mort chez les cellules cancéreuses “immortelles”.

Tout est question d’équilibre, même dans nos corps. Le nombre de cellules qui meurent doit être équivalent au nombre de cellules naissantes. Cette “homéostasie” est contrôlée par un phénomène complexe : l’apoptose, c’est-à-dire la mort cellulaire programmée. « L’apoptose est dérégulée dans beaucoup de formes de cancers, explique René Grée, directeur de recherche CNRS émérite à l’Institut des sciences chimiques de Rennes (ISCR)(1). Les cellules cancéreuses ne meurent plus et peuvent se disséminer dans l’organisme. »

Les antis et les pros

Des chimistes et des biologistes cherchent des molécules pour relancer l’apoptose. Une voie consiste à faire intervenir une famille(2) de protéines, découvertes par les biologistes, qui déclenchent ou bloquent l’apoptose. Ces protéines se répartissent en deux sous-familles opposées : l’une est pro-apoptotique (elle déclenche l’apoptose), l’autre est anti-apoptotique (elle l’empêche). « Dans une cellule cancéreuse, il y a souvent plus d’anti-apoptotiques que de pro-apoptotiques, poursuit René Grée. Les molécules des deux sous-familles se collent ensemble, l’une avec l’autre. Quand l’anti-apoptotique est collée à la molécule pro-apoptotique, cette dernière est bloquée. » La mort cellulaire n’est alors plus déclenchée : rien n’empêche la cellule tumorale de survivre... très longtemps. Le chimiste veut introduire une molécule de synthèse, qui interagit avec la protéine “anti”, pour qu’elle se décroche de la “pro”. Cette molécule pro-apoptotique rejoue alors son rôle : elle détruit la cellule tumorale.

À Rennes, Nantes et Caen

Cette approche s’inscrit dans une chaîne de recherche, qui inclut des chimistes, des biologistes et des médecins. Les molécules synthétisées naissent à Rennes, en collaboration avec des équipes au Liban et en Inde(3). Les tests biologiques sont réalisés à l’Inserm de Nantes(4), pour la recherche sur le cancer du sein, et avec l’université de Caen(5), pour le cancer de l’ovaire. Des tests ont également démarré à Rennes sur le mélanome. « Nous travaillons très en amont. La chimie médicinale explore des pistes, pour savoir si telle molécule originale synthétisée, souvent issue d’une molécule naturelle, agira ou pas. Les collègues biologistes réalisent des tests, très exigeants, directement sur les cellules cancéreuses. Ils observent si l’apoptose est induite, ou non. » Après ces tests, les chimistes reviennent à la modélisation... puis à la synthèse de nouvelles molécules, modifiées à partir de ces résultats biologiques.

« Nous ne sommes pas des spécialistes “purs” du cancer, complète René Grée. Nous n’empiétons pas sur les compétences des médecins et des pharmacologues. Ils observent si un produit a de l’effet, mais il leur est très difficile de le modifier. Les chimistes sont complémentaires : ils essayent de trouver le bon produit et de l’améliorer. Avec de l’imagination, de la réflexion, de la modélisation et de l’analyse. »

Ligue contre le cancer

Depuis dix ans, ces recherches ont fait l’objet de conférences internationales et de treize articles scientifiques. Quatre articles sont en cours. Ces recherches sont soutenues par la Ligue contre le cancer, à hauteur de 20000 euros par an. Une aide précieuse pour financer les synthèses, l’achat des produits chimiques, la purification, l’analyse... Cette aide est aussi la preuve de la qualité des recherches, menées à l’ISCR. Chaque projet qualifié est d’abord évalué par les experts de la LCC, qui en sélectionnent une vingtaine par an dans le grand Ouest.

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Nicolas Guillas

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