Tous mobilisés pour l'eau !

N° 354 - Publié le 6 septembre 2017
Fotolia/Siriwat

Les acteurs de la gestion de l’eau sont nombreux en Bretagne. Pourquoi ? Sont-ils efficaces ? Une géographe s’y intéresse.

Contrairement aux clichés et aux idées reçues, les ressources en eau de la Bretagne ne débordent pas ! Les volumes de pluie efficace, c’est-à-dire l’eau disponible pour s’écouler et alimenter les nappes après évapotranspiration, ont été si faibles cette année que les alertes de sécheresse ont été déclenchées dès le printemps dans le Morbihan et en Ille-et-Vilaine(1), ce qui est particulièrement précoce. 

Une politique en trois phases

Cette vulnérabilité, qui s’explique par des spécificités géologiques et géographiques régionales couplées aux usages qui sont faits de l’eau(2), est compensée par une politique volontariste de protection de l’eau potable. « C’est assez net dans le grand Ouest en général, et notamment en Bretagne : les coopérations autour des infrastructures d’eau potable sont très fortes, note Emmanuelle Hellier, géographe(3) au laboratoire rennais du CNRS Espaces et sociétés(4). Dans les années 80, les acteurs régionaux prennent conscience du problème des nitrates et lancent le programme Bretagne Eau Pure (1993-2006) pour suivre plus particulièrement deux paramètres physicochimiques (les nitrates, les phosphates), puis les pesticides. » C’est aussi en 1992 que la deuxième grande loi sur l’eau en France incite à la mise en place de Schémas d’aménagement et de gestion des eaux (Sage), à l’échelle des bassins versants. « Il s’agit d’une démarche volontariste, et en Bretagne, tout le territoire est couvert. À la suite de sécheresses récurrentes, un syndicat départemental de l’eau est aussi créé en Ille-et-Vilaine. » Ces dispositifs viennent compléter à une échelle infrarégionale les actions de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne (une des six agences créées en 1964 pour gouverner la politique de préservation de la qualité de l’eau en France).

Au début des années 2000, alors que les premiers effets de suivi des paramètres chimiques commencent à se faire sentir, une nouvelle directive-cadre sur l’eau intègre des indicateurs supplémentaires relevant de la vie biologique (abondance et types de poissons) et de la morphologie des cours d’eau (écoulement des eaux, libre circulation des sédiments et des poissons...) « C’est la tendance générale, complète Emmanuelle Hellier. Mais là encore la Bretagne se distingue avec un Conseil régional qui se manifeste avec l’État, l’Agence et les départements pour intervenir dans la qualité de l’eau. »

La profusion d’acteurs est-elle pour autant toujours efficace ? C’est ce qu’a analysé Alexandra Boccarossa, pour sa thèse(5) sous la codirection d’Emmanuelle Hellier et de Catherine Carré(6). « Ce n’est pas facile de superposer les cartes administratives avec celles des bassins hydrographiques, qui ont servi de base aux périmètres des Agences de l’eau... ! Les Agences couvrent des territoires tellement grands - celle de Bretagne-Loire s’étend jusqu’aux sources de la Loire -, qu’elles sont bien loin des citoyens... », ajoute-t-elle.

Dans un projet à l’échelle nationale sur les changements sociétaux et l’environnement(7) qui vient de se terminer, la géographe a analysé la participation des citoyens et des organisations aux débats sur l’eau en Bretagne. « Dans le cadre du débat public de 2015, j’ai constaté que c’était la plus forte de tous les territoires de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne. Les Bretons sont plus sensibilisés et ce sont les organisations associatives qui servent bien souvent de médiateurs. » Le dynamisme collectif et l’implication d’associations environnementalistes comme Eau et Rivières de Bretagne ou Bretagne Vivante, qui alertent et agissent en faveur de la qualité des milieux aquatiques depuis les années 60, font donc aussi partie des traits de caractères régionaux.

L’eau en Bretagne, en l’an 2040

Dans les décennies qui viennent, la ressource en eau en Bretagne sera affectée par le changement climatique et par la pression des activités humaines. Comment gérer ce bien commun, dont dépendent en cascade tous les équilibres : les écosystèmes, la santé publique et l’économie ?

Le Conseil économique, social et environnemental régional a réalisé l’an dernier une étude prospective sur l’eau. Après l’audition de trente-quatre spécialistes, dont des scientifiques(8), six enjeux majeurs ont été analysés.

Pour repérer les tendances lourdes et les signaux émergents, cette enquête fait le point sur trente variables. L’une d’elles(9) concerne la science. Comment la recherche sur l’eau, en pointe en Bretagne, peut-elle éclairer la décision publique ? Plusieurs hypothèses d’évolution de cette variable sont envisagées : tout dépendra de “la rapidité de l’évolution des connaissances” sur l’eau et de la structuration de cette recherche “en transversalité ou en silo”. Destinée au Conseil régional, ce rapport(10) est aussi une mine d’informations et une source de réflexion pour chacun.

NG
Nathalie Blanc

(1) À la fin d’avril, il manquait trois mois de pluie par rapport à une année normale. La sécheresse de cet hiver ayant été plus importante que celle de l’hiver 1975-1976. www.ille-et-vilaine.gouv.fr.
(2) L’usage principal est l’approvisionnement en eau potable (avec des tensions saisonnières dues au tourisme et au maraîchage dans les zones littorales) suivi de l’irrigation et des usages industriels (source Ifen, 2005).
(3) Elle a coordonné l’ouvrage La France, la ressource en eau - usages, gestions et enjeux territoriaux, Armand Colin, 2009.
(4) UMR ESO 6590 CNRS/Universités d’Angers, de Caen Normandie, du Maine, de Nantes et Rennes 2, Agrocampus Ouest.
(5) Titre provisoire de la thèse Surveiller pour agir. Enjeux et processus de territorialisation d’un réseau de suivi de la qualité des cours d’eau (Loire-Bretagne). Soutenance prévue au premier semestre 2018.
(6) Géographe à l’Université Paris 1-Sorbonne.
(7) Projet ANR Makara (2013-2017) : La société face à l’évolution de la qualité de l’eau de surface aux 19e et 20e siècles.
(8) Dont Mélanie Bardeau (lire p. 15), Chantal Gascuel (lire p. 16) et Emmanuelle Hellier (lire p. 18).
(9) Lire p. 193 du rapport.
(10) Ce rapport du Céser (240 p.) est téléchargeable sur www.bretagne.bzh. Entrer les mots-clefs : eau, 2040.

Emmanuelle Hellier
tél. 02 99 14 20 95
emmanuelle.hellier@univ-rennes2.fr

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