Des nerfs ou de la peau ?

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octobre 2017
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Dans cette coculture, on distingue les kératinocytes, regroupés en haut à gauche, et les neurones, en bas à droite, qui émettent de nombreux prolongements dans leur direction.

À quoi est due la perception des sensations par la peau ? Le rôle des fibres nerveuses est remis en question.

Et si la peau captait par elle-même et transmettait ses informations ? C’est l’hypothèse qu’étudie Matthieu Talagas au Laboratoire interactions épithéliums neurones(1) de la Faculté de médecine de Brest. Le médecin pathologiste planche sur la question depuis 2012. Et il est sur le point de publier ses résultats.

Un nouvel éclairage

Jusqu’alors, les scientifiques pensaient que seules les fibres nerveuses (terminaisons de neurones sensoriels) qui affleurent l’épiderme étaient capables de capter et transmettre les sensations de douleur et de température ainsi que les démangeaisons (prurit). Cette approche est devenue moins évidente au vu d’observations récentes. La densité de ces fibres nerveuses dans l’épiderme n’est pas corrélée à la sensibilité. Par exemple, le dos est la partie du corps où la densité des fibres nerveuses dans la peau est la plus importante. Pourtant la perception des sensations n’y est pas plus fine.

Par ailleurs, des récepteurs sensoriels à la douleur, à la température et aux démangeaisons ont été identifiés à la surface des principales cellules de la peau, les kératinocytes. Cela éclaire leur fonction sous un nouveau jour en démontrant qu’elles peuvent percevoir elles-mêmes ces sensations. Ce que tendent à confirmer des travaux menés en 2015 sur des souris. Enfin, il est établi depuis 2009 que les kératinocytes ont la même origine embryonnaire que les cellules de Merkel, autres cellules cutanées, dont le rôle sensoriel est connu depuis longtemps et qui possèdent des connexions avec les terminaisons nerveuses. En serait-il de même pour les kératinocytes ?

Chercher la connexion

Depuis le début des années 2000, un dermatologue brestois, le professeur Laurent Misery (lire p. 10-12), a émis l’hypothèse qu’il existe des connexions (sous forme de synapses(2)) entre les kératinocytes et les terminaisons des neurones sensoriels présents dans la peau(3). Matthieu Talagas, qui a intégré le laboratoire fondé par Laurent Misery, a donc entrepris d’étudier l’hypothèse du dermatologue et de chercher la présence de ces connexions dont, jusqu’à présent, personne n’a démontré l’existence. Pour cela, le médecin réalise et étudie des cocultures de kératinocytes, prélevés sur des patients à l’occasion de biopsies cutanées, et de neurones sensoriels provenant de ratons. Il cherche (sur ce modèle hétérologue) des synapses fonctionnelles liant les deux. Le cas échéant, il resterait à confirmer cette observation sur des cocultures de cellules d’origine exclusivement humaine. En parallèle de ces travaux, d’autres chercheurs ont constaté qu’il est possible d’activer des neurones à partir de kératinocytes, s’ils sont en contact. Quelle est la nature de ce contact ? « S’agirait-il de synapses », s’interroge Matthieu Talagas ?

Soigner différemment les douleurs

Et si c’était le cas, qu’est-ce que cela changerait ? « Cela permettrait de considérer que l’épiderme, dans son ensemble, est un épithélium sensoriel comme les bourgeons du goût dans la bouche », rapporte Matthieu Talagas. Et, pour aller plus loin, « on peut imaginer pouvoir traiter à terme des sensations douloureuses ou les démangeaisons en ciblant les kératinocytes ou leurs contacts avec les neurones, les potentielles synapses. » Pour l’heure, le chercheur s’attelle à terminer ses dernières expériences pour affiner sa démonstration.

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Michèle Le Goff

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