Entreprendre sur une île

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novembre 2017
Depuis décembre 2014, Marie Guingot, ici dans la cale d’un navire de fret, mène une enquête approfondie sur les entreprises des îles.
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Dans les îles, les entreprises inventent des stratégies liées au transport. Marie Guingot les étudie pour sa thèse.

Plus de 16200(1) personnes vivent sur les îles du Ponant(2), des Côtes-d’Armor à la Charente-Maritime. Comment les 2050 entreprises recensées par l’Insee y trouvent-elles leur équilibre ? Pour apporter des réponses de géographe et d’économiste à cette question, Marie Guingot, doctorante(3) au laboratoire Letg à l’Iuem(4), a enquêté auprès de 88 entreprises représentatives.
Sa thèse s’inscrit dans le programme de recherches ID-îles 2, financé par la Fondation de France. L’entrepreneuriat dans les îles est étudié depuis le premier volet de ce projet, lancé en 2011. Il avait montré que la contrainte majeure des sociétés îliennes est le transport et l’approvisionnement. D’où le sujet de la thèse de Marie Guingot : comment les entreprises se servent-elles du transport et s’y adaptent ?

88 entreprises étudiées

Les entreprises rencontrées emploient 450 personnes en hiver. Elles représentent les secteurs primaire (notamment l’élevage, le maraîchage, la pêche, l’aquaculture), secondaire (la construction, le transport, l’agroalimentaire, l’artisanat d’art) et tertiaire, qui est le secteur dominant sur les îles (l’hôtellerie, la restauration, les supermarchés, les épiceries, les boulangeries, les poissonneries, les boucheries, les pharmacies, les fleuristes, les opticiens). Quels avantages d’être sur une île pour ces sociétés ? La présence d’un marché touristique, la proximité de ressources naturelles et l’image porteuse de l’île pour la vente.

Treize navires transportent des passagers et des marchandises, douze autres sont dédiés au fret (hors hydrocarbures). Marie Guingot a constaté une grande diversité, qu’il s’agisse des conditions nautiques (par exemple entre le golfe du Morbihan et la mer d’Iroise), de la taille des ports (entre l’île d’Yeu et Bréhat) et celle des compagnies de transport (familiales ou internationales). La plupart des compagnies sont aidées par la collectivité, mais la loi Notre(5), qui confie aux Régions la gestion des transports jusqu’alors sous la responsabilité des départements, modifie ce paysage et aura plusieurs conséquences pour les îles.

Une rotation par jour

La chercheuse a réalisé des entretiens auprès des responsables des sociétés. « J’ai identifié les contraintes posées par la desserte, explique-t-elle. Le nombre de rotations quotidiennes, par exemple. Il y en a une à Ouessant, Molène ou Sein, et une vingtaine à l’île aux Moines, même en hiver. » Le navire qui dessert les îles de l’Iroise passe la nuit au port continental. « Le bâteau quitte l’île le soir et repart tôt le lendemain matin du continent, ce qui ne laisse pas assez de temps à l’îlien pour ses affaires. Il doit donc rester deux nuits sur le continent. » Certains gérants vont plusieurs fois par semaine sur le continent pour l’approvisionnement, la commercialisation, rencontrer le comptable, l’assureur, le formateur... À l’opposé, Marie Guingot a aussi rencontré une responsable qui n’a pas quitté l’île depuis 18 mois. Elle gère tout grâce au téléphone. Important pour les achats des îliens, Internet n’a pas révolutionné la vie des entreprises.

« Je mets en place une typologie des stratégies d’adaptation. Certaines sociétés minimisent le coût du transport, par exemple en réduisant la taille des produits. D’autres transportent le moins possible et vendent davantage sur l’île. » Et les entreprises qui ont échoué ? « Elles sont difficiles à recenser. Ce sujet n’a pas pu être abordé. » Les résultats de ces recherches seront rendus publics l’an prochain, quand Marie Guingot soutiendra sa thèse. Au total, elle aura enquêté cinquante jours sur le terrain, dans le champ d’un maraîcher, sur un bateau de pêcheur à quai, dans la cale d’un navire de fret en rotation, dans une usine de biscuits ou dans l’arrière-boutique d’une boulangerie.

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Nicolas Guillas

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