Alerte, la nuit disparaît !

Naturalistes et experts réagissent à l’inondation planétaire de lumière artificielle et se regroupent pour agir.

D’après l’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes, le nombre de points lumineux en France aurait augmenté de 90 % ces vingt-cinq dernières années. Au mois de novembre 2017, une étude(1) a annoncé l’augmentation d’environ 2 % de l’éclairage mondial entre 2012 et 2016.
Ces informations renforcent l’inquiétude de la communauté scientifique face aux effets de cette pollution lumineuse sur le fonctionnement des écosystèmes aquatiques et terrestres ainsi que sur la santé humaine. Avec une volonté d’accroître en permanence la perception visuelle de l’homme, liée à des enjeux économiques et/ou de sécurité, l’éclairage extérieur connaît un déploiement massif rongeant de plus en plus les zones d’obscurité. Or, le monde de la nuit, où l’homme veut vivre comme le jour, est le théâtre de l’activité de 30 % des vertébrés et plus de 60 % d’invertébrés, premières victimes de cette pollution. Malgré la complexité d’appréhender les effets de la source lumineuse, les chercheurs s’allient aujourd’hui pour récolter des données et sensibiliser les collectivités. Objectif : mettre en place des dispositifs d’éclairage économiques et sans dangerosité pour la santé humaine et celle des écosystèmes.

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janvier 2018

Les recherches consacrées à ce sujet étant relativement récentes et peu nombreuses, les effets de la pollution lumineuse sur l’environnement sont encore mal connus. On sait cependant que l’exposition à la lumière, facteur majeur de la synchronisation biologique, influence notre rythme veille-sommeil. Par exemple, une exposition tardive le soir retarde l’horloge ; en maintenant l’éveil, la dette du sommeil augmente et affecte à terme la santé (lire p. 18). Mais, une nuit de qualité n’est pas essentielle uniquement pour l’homme.

Un éclairage aux effets néfastes

En effet, la présence de lumière influence la majorité de la faune et de la flore qui subit donc des perturbations en cas de surexposition.
Sensibles aux modifications de leur environnement, des espèces nocturnes telles que les chauves-souris fuient les zones éclairées. On parle alorsd’un “effet barrière” ou de “zone de rupture”. Cela engendre des réactions en chaîne : l’absence de chiroptères laisse place à une prolifération d’insectes néfaste pour l’équilibre de l’environnement. Par ailleurs, la pollution lumineuse affecte directement les communautés de pollinisateurs nocturnes, ce qui nuit au succès reproducteur des plantes et réduit la quantité de ressources alimentaires des pollinisateurs diurnes. Tout l’écosystème subit, par ricochets, des effets négatifs de ce trop-plein de lumière.

Des pistes de réflexion

Les experts préconisent d’agir sur la durée d’émission en éclairant intelligemment, sur l’axe spatial (espacement entre luminaires) et sur les points lumineux en choisissant les types de lampes, leur intensité et leur orientation(2). L’effet des différentes longueurs d’onde sur les espèces a son importance : On sait, par exemple, que les diodes électroluminescentes (leds) blanches sont à éviter. Cocktails de lumière bleue et de phosphore, ces composés électroniques, connus pour leur économie d’énergie, leur puissance et leur durabilité, sont néfastes pour les êtres vivants. Problème : ils sont partout.

Le secret pour commencer à préserver la vie nocturne semble se tapir dans l’inscription de la question de cet éclairage nocturne au cœur de la gestion des trames vertes et bleues (réseau de continuités écologiques terrestres et aquatiques). En effet, telle une barrière, la pollution lumineuse interfère sur la circulation des espèces en fragmentant les habitats. Les scientifiques parlent alors de “trames noires” à mettre en place.

Trames noires dans l’Ouest

Dans l’Ouest, un travail initié par le Cpie(3) Loire Anjou, basé entre Nantes et Angers, a été mené sur les chauves-souris et présenté en septembre dernier aux élus de la commune nouvelle Beaupréau-en-Mauges (Maine-et-Loire) pour réfléchir ensemble à une amélioration de l’éclairage nocturne.

« Le but était d’identifier les points de rupture liés à la lumière en travaillant sur la notion de corridors, explique Loïc Bellion, en charge du projet. Les chiroptères sont de très bons indicateurs. » C’est pourquoi, l’équipe du centre a observé le comportement de deux espèces communes : la barbastelle d’Europe (lucifuge) et la pipistrelle de Kuhl (réputée non lucifuge). Résultats : la première fuit les zones éclairées et la seconde présente tout de même une activité nettement plus importante en milieux obscurs. En bref, même une espèce qui tolère la lumière artificielle choisit de la fuir. Loïc Bellion et François Malinge, conseillers en énergie au Cpie Loire Anjou, préconisent l’extinction totale de certains secteurs et un remplacement du matériel d’éclairage.

En Bretagne, le projet Chemins(4), qui associe l’Inra(5) et l’Union régionale des Cpie de Bretagne, vise à identifier les freins et les leviers à la mise en place de trames vertes et bleues. Dans le cadre de ce projet, Géraldine Gabillet, chargée de mission au Cpie de Morlaix, envisage une étude sur les trames nocturnes similaire à celle de ses confrères des Pays de la Loire. Participant déjà activement à l’événement national Jour de la nuit(6), son équipe travaille avec les habitants et les élus pour mener ensemble une réflexion intelligente. « On souhaite démarrer, probablement avec les associations Bretagne Vivante et le Groupe mammalogique breton, un suivi de chauves-souris pour intégrer la notion de trames nocturnes au projet », évoque-t-elle. Géraldine précise que le secteur autour de Morlaix offre l’opportunité d’étudier les effets de la lumière sur la biodiversité dans une zone périurbaine.

Les Bretons ne s’arrêtent pas là, puisque le Parc naturel régional d’Armorique a également l’ambition de lancer un projet sur les trames noires, dans le cadre plus global d’un projet sur les trames vertes et bleues. Un plan d’action devrait voir le jour à la fin de l’année.

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Marion Guillaumin

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