Littoral sous surveillance

Aussi riche que fragile, le littoral breton est au cœur d’enjeux économiques et environnementaux parfois difficiles à concilier.

« Le littoral est-il de plus en plus sous pression ? Votre avis ! » Voilà l’une des questions posées lors de la récente consultation citoyenne #MerLittoral2030(1) dont la synthèse sera publiée ce mois-ci. Des conclusions probablement riches d’enseignements que les scientifiques bretons n’ont néanmoins pas attendues pour s’intéresser à la santé de notre littoral. Ils travaillent ainsi aux côtés des professionnels, des élus et des citoyens pour mettre en œuvre des solutions permettant de concilier la protection du littoral et de sa biodiversité, avec l’économie productive. De très nombreuses activités sont concernées, notamment la pêche, la conchyliculture, l’algoculture et les énergies marines renouvelables.

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avril 2018

Y vivre et en vivre
C’est la diversité de ses paysages et des usages de l’environnement qui fait la particularité du littoral breton. « Les ports sont nichés dans les rias et les abers abrités, les plages et roches ont accueilli la pêche à pied et côtière, puis les pêcheries et enfin la conchyliculture, décrit Alain Dréano, secrétaire général du Comité régional de la conchyliculture Bretagne Sud. Puis le littoral a été très prisé par le tourisme et l’activité résidentielle, repoussant alors les activités traditionnelles en concurrence sur le même espace. » En 2012, les communes littorales regroupaient 36 % de la population bretonne. En 2015, elles accueillaient 69 % des nuitées réalisées en Bretagne(2). « Il n’est pas question d’aller contre ces évolutions qui servent aussi notre développement, mais il faut veiller à ne pas sacrifier les activités de production primaire, déjà soumises à l’épreuve des aléas naturels et des pollutions épisodiques, et qui contribuent à l’attractivité du littoral », prévient-il.

Une cohabitation parfois difficile
Qu’ils concernent la culture de coquillages, d’algues, l’élevage de poissons ou encore la pêche, les projets innovants sont souvent freinés dans leur élan. Dans un récent rapport(2) (lire encadré ci-contre), le Conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) a ainsi identifié parmi les obstacles au développement d’une économie maritime diversifiée : le “millefeuille” de la gouvernance du littoral, la complexité du cadre juridique et un contexte sociétal parfois défavorable, liés à des difficultés de concertation entre les parties prenantes.

« Les gens oublient parfois que des professionnels travaillent sur le littoral et méconnaissent leurs pratiques », regrette Alain Dréano. De ces incompréhensions résultent crispations, conflits et contentieux. Un jour, un ostréiculteur est accusé de jeter des bouts de ferraille à l’eau, qui sont en réalité les tables sur lesquelles il fera grandir ses huîtres. Le lendemain, des riverains s’opposent à l’installation de parcelles mytilicoles, craignant des nuisances sans pouvoir les identifier.

« On recense deux à trois fois plus de conflits d’usage sur le littoral qu’à terre », révèle Jean Ollivro, professeur de géographie à l’Université Rennes 2.

Un vent d’optimisme

Du suivi de l’évolution du trait de côte aux changements des paysages, en passant par la santé des coquilles Saint-Jacques et des bancs de maërl, plusieurs projets de recherche et d’observatoires du littoral réunissent aujourd’hui scientifiques, professionnels, gestionnaires et particuliers. « Dans le même temps, de nombreuses entreprises se tournent vers la mer et (re)découvrent ses performances pour l’économie du territoire », constate Jean Ollivro. Encore faut-il qu’elles les exploitent de manière intelligente et durable. « Nous nageons en plein aménagement de ce que j’appelle le “meritoire” », expose le géographe.

La Bretagne voit ainsi 20 % du commerce maritime transiter sur ses côtes, des milliers de kilomètres de câbles Internet se déployer sur ses fonds marins, de nombreux projets de production d’algues, de poissons, de coquillages ou encore d’exploitation des énergies marines démarrer. Autant d’activités qui exigent des aménagements en mer et sur le littoral. « Nous ne devons pas faire les mêmes erreurs qu’avec le “territoire”. Il est important de penser chaque projet pour qu’il ne participe pas à aggraver les phénomènes d’acidification des océans ou de pollution par les plastiques. La mer ne doit pas devenir plus encore le réceptacle de nos déboires. Recouvrant plus de 70 % de notre planète, elle doit être reconnue pour les immenses services qu’elle nous rend : piège à dioxyde de carbone, usine à oxygène, elle est le véritable poumon de la Terre. »

Le Ceser conclut ainsi son rapport : « C’est l’articulation des politiques locales et régionales qui permettra de concilier les différents usages. Sans un milieu sain et productif, pas d’exploitation des ressources primaires, de biotechnologies ou de tourisme. Sans ports performants ni attractivité résidentielle, pas d’emplois à haute valeur ajoutée. Sans concertation et éducation à la mer, rien de tout cela. »

Un casse-tête administratif

Dans son rapport Produire et résider sur le littoral en Bretagne, le Ceser s’interroge sur l’un des freins au développement d’une économie maritime diversifiée sur le littoral.
« La gouvernance serait- elle illisible ? » Une question légitime, lorsque l’on sait que certaines des 272 communes bretonnes littorales peuvent être concernées par les lois de protection à la fois du Conservatoire du littoral, du réseau Natura 2000, des Parcs marins et des Aires marines protégées. Et leur aménagement peut être amené à répondre aux multiples cadres administratifs des communes, des établissements publics de coopération intercommunale, des pays, des Régions, de l’État mais aussi de l’Europe. Autant de structures « dont les périmètres et les compétences ne sont pas faciles à appréhender pour des non-spécialistes de l’aménagement du territoire », reconnaissent les auteurs, avant d’ajouter que « les effets des récentes lois de réforme territoriale ne sont pas encore tous perceptibles, mais on perçoit une clarification des rôles de chacun. »        

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Julie Danet

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