Déclin de la biodiversité : les oiseaux y laissent des plumes

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mai 2018
Un tarier pâtre dans les landes du Cragou (monts d'Arrée). Comme presque toutes les espèces insectivores, cet oiseau est en déclin.
Emmanuel Holder

En Bretagne, comme ailleurs, les scientifiques et les naturalistes constatent la disparition des oiseaux. Presque toutes les espèces, rares ou communes, sont concernées.

Les oiseaux des campagnes françaises sont en déclin. Un tiers de leurs populations a disparu en quinze ans. Deux études(1) menées par le Muséum national d’histoire naturelle et le CNRS(2) le démontrent. Les oiseaux des milieux agricoles, comme l’alouette, la perdrix et le bouvreuil déclinent rapidement. Le programme Stoc(3) du muséum (Suivi temporel des oiseaux communs) rassemble les observations des bénévoles en France. Le CNRS a réalisé un comptage continu d’oiseaux depuis 1995, dans une région précise des Deux-Sèvres.

« Ces deux suivis se confirment, nous explique Vincent Bretagnolle, chercheur au Centre d’études biologiques de Chizé. Ils montrent une baisse de plus de 30 % des espèces. » Que se passe-t-il ?

« L’utilisation des pesticides provoque un déclin important des graines et des insectes, qui sont les ressources principales des oiseaux », explique Alain Butet, chercheur CNRS à l’Osur(4), à Rennes. La plupart des passereaux sont insectivores, quand ils nourrissent leurs petits. Ils deviennent granivores en hiver. Quel que soit leur régime, ils sont tous affectés. « Depuis les années 1960, l’intensification de l’agriculture a modifié les paysages et l’usage des terres, poursuit l’écologue. Nous avons agrandi les parcelles. Le réseau de haies et les boisements, qui sont les habitats des oiseaux, ont été réduits. » Les prairies permanentes, importantes pour des oiseaux comme l’alouette, ont régressé. Ce déclin peut avoir des conséquences sur toute la chaîne alimentaire : les oiseaux régulent notamment les populations d’insectes, qui ravagent les cultures.

L'alouette des champs se fait rare. Deux autres espèces d'alouettes ont déjà disparu en Bretagne. Yves Le Bail
 

59 espèces sur la liste rouge


En Bretagne, les listes rouges de 1700 espèces animales et végétales menacées ont été publiées l’an dernier(5). « Cinquante-neuf espèces d’oiseaux nicheurs, soit un tiers d’entre elles, sont menacées », explique Guillaume Gélinaud, conservateur de la réserve naturelle nationale des marais de Séné, gérée par l’association Bretagne Vivante. Qu’ils vivent en mer, dans les zones humides ou les campagnes, des oiseaux de tous les horizons sont sur la liste rouge.

« Sur le littoral, les effectifs d’espèces comme le guillemot, le macareux et le pingouin, jadis abondants en Bretagne, sont très faibles aujourd’hui. » Les causes du déclin sont multiples : marées noires, captures accidentelles par les engins de pêche, modifications des écosystèmes marins. « Il y a aussi, sans doute, un effet du changement climatique qui favorise le déplacement de poissons et d’oiseaux marins vers le Nord », poursuit Guillaume Gélinaud. La sterne de Dougall est classée en “danger critique”. La Bretagne comptait 600 couples dans les années 60. Ils sont 57 aujourd’hui, sur trois îles. Ce déclin est lié à la diminution des sites tranquilles, sur les îlots, où l’oiseau niche. Il est dérangé par la présence humaine, favorisée par les pratiques de loisir(6) sur le littoral.

Dans les campagnes bretonnes, comme le montre l’étude du CNRS réalisée dans les Deux-Sèvres, la perdrix grise a quasiment disparu. « Elle a connu une dégringolade complète, note Jean David, naturaliste à Bretagne Vivante. La perdrix vit dans les espaces agricoles, les prairies naturelles et les champs de céréales. Entre les années 1980 et les années 2000, la zone occupée a diminué des deux tiers. C’est énorme. » Une autre espèce bien surveillée, le pouillot fitis, voit son aire de répartition évoluer. À l’échelle de l’Europe, avec le changement climatique, il remonte globalement vers le Nord. « Cette espèce est encore bien présente en Centre Bretagne, note Yann Jacob, chargé de mission à Bretagne vivante. Mais elle régresse sur le littoral, où elle était présente. Le pouillot fitis se maintient dans les milieux plus frais, sur les hauteurs. »

Compter les oiseaux

Aujourd’hui, en dehors des espèces rares et bien connues, les scientifiques et les naturalistes s’intéressent aux oiseaux communs. Le programme Stoc, dont les données sont centralisées par le CRBPO(7) au Muséum national d’histoire naturelle, se décline en Bretagne. De nombreux experts y contribuent. L’une des stations Stoc de trouve dans les monts d’Arrée, dans la réserve naturelle des landes du Cragou, gérée par Bretagne Vivante(8). Chaque printemps depuis 2007, le programme Stoc-Capture(9) permet d’y dénombrer les oiseaux. Ils sont capturés dans un filet, toujours fixé au même endroit. En une matinée, une soixantaine d’oiseaux sont attrapés, identifiés et libérés. Le protocole Stoc-EPS (Échantillonnages ponctuels simples) consiste, quant à lui, à noter, durant quelques minutes sur des points précis, tous les oiseaux qu’un ornithologue voit ou entend.

Un nouveau protocole

« À partir d’un grand nombre de stations en France, le programme Stoc révèle des tendances sur les populations d’oiseaux, explique Yann Jacob. Mais à l’échelle locale, ces captures ne permettent pas d’observer toutes les évolutions. Certaines espèces, comme le coucou gris, sont présentes dans les landes du Cragou, mais jamais capturées au filet. » Le protocole EPS ratisse plus large, mais il ne permet pas non plus de voir les évolutions. « Nous avons nos ressentis d’ornithologues de terrain, mais ce n’est pas suffisant pour produire des informations valides, d’un point de vue scientifique, poursuit Yann Jacob. Nous cherchons à standardiser les données. » Le conseil scientifique de la réserve du Cragou vient ainsi d’arrêter le programme Stoc. Depuis le 20 avril, un nouveau protocole plus complet, le Monir(10), se met en place sur le site et ailleurs en Bretagne. Ni filets, ni points fixes : la méthode consiste à parcourir, trois fois chaque printemps, un tracé géolocalisé précis de quelques kilomètres. « Ce protocole est plus facilement exploitable par les scientifiques », complète l’ornithologue.

Un observatoire de l’avifaune

Cette mise en place d’indicateurs plus fins répond à la demande des pouvoirs publics. L’État et la Région ont besoin de chiffres précis, pour savoir ce qui se passe. Les acteurs associatifs de l’environnement, comme Bretagne Vivante et le Géoca(11), collaborent avec l’Observatoire régional de la biodiversité(12), et des collectivités comme les départements, pour la mise en place d’un observatoire de l’avifaune.

La mise en place de nouveaux protocoles de suivi, comme le Monir, pourrait changer la donne. Jusqu’à présent, l’évaluation des oiseaux se faisait en comparant les atlas(13) de différentes époques. Une autre possibilité récente est incarnée par le site www.faune-bretagne.org, créé par six associations environnementales(14). Chaque jour, tous les oiseaux qui passent sont recensés par des ornithologues bénévoles, de l’adolescent passionné au spécialiste. L’effet cartographique est spectaculaire : des points noirs, ou rouges pour les espèces rares, indiquent la présence d’oiseaux, le jour même, à tel endroit. « Mais il s’agit de données “tout-venant”, note Yann Jacob. L’un des biais de cette méthode est la pression d’observation : davantage d’oiseaux sont observés, là où sont les observateurs. Un autre biais concerne les espèces très communes. Certains ornithologues ne les notent pas. » Les acteurs de ce programme de science participative sont désormais invités à tout noter, pas seulement l’oiseau rare. Même l’oiseau banal, comme un merle noir, a droit de cité.

Citoyens, scientifiques, politiques

« Les scientifiques ont lancé l’alerte, ce sont maintenant aux pouvoirs publics d’agir. Il n’est pas trop tard pour retrouver des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement », conclut Alain Butet. La lutte contre le déclin des oiseaux associe plusieurs acteurs, notamment les associations, les chercheurs et les décideurs. Lors de sa dernière conférence à l’Espace des sciences, le célèbre écologue Robert Barbault, disparu en 2013, le soulignait : « Les associations sont une articulation majeure entre les mondes scientifique et politique. »

À Rennes, depuis deux ans, un conseil local de la biodiversité réunit justement citoyens, scientifiques, associations et politiques. Il est coprésidé par la biologiste Françoise Burel, chercheur au laboratoire Écobio(15) à Rennes. « Nous constatons une baisse de la biodiversité, mais nous manquons de données sur le long terme, pour la faune et la flore, explique-t-elle. Nous développons un logiciel pour rassembler les données spatialisées. Les chercheurs vont mettre en place des observatoires locaux, pour suivre la biodiversité et avoir du recul sur sa dynamique. » Un atlas des oiseaux de la ville de Rennes est prévu pour 2020. Il sera réalisé par des scientifiques universitaires, dont Alain Butet et Solene Croci(16), et par les naturalistes de Bretagne Vivante et de la Ligue pour la protection des oiseaux.

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Marion Guillaumin et Nicolas Guillas

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