Mai 68 : le grand chantier de la recherche en Bretagne

362
mai 2018
Le chantier de la faculté de sciences de Rennes, en 1967. Le campus de Beaulieu occupe 150 hectares, à l'est de la ville.
Heurtier / Musée de Bretagne

En Mai 1968, les étudiants bouillonnent. C’est aussi l’époque où les centres de recherche se multiplient. Ils transforment la région.

La Bretagne compte aujourd’hui plus de 10000 chercheurs, notamment en agronomie, dans les sciences de la mer, les télécoms ou l’informatique. Il y a cinquante ans, notre région ne comptait que quelques poignées de chercheurs, éparpillés sur le territoire. Le tournant décisif s’est amorcé dans les années 1960. L’historien André Lespagnol(1) nous raconte cette période charnière, avant et après Mai 68.

Comment le paysage de la recherche se transforme-t-il en Bretagne, il y a cinquante ans ?

Il y a trois ingrédients : l’argent, l’espace et la matière grise. En 1962, le CNRS(2) compte seulement 38 chercheurs en Bretagne et un seul laboratoire à Roscoff. C’est une antenne de la faculté des sciences de Paris. La recherche se concentre sur les chaires universitaires, avec peu de moyens humains et de locaux, sauf l’Institut de géologie et le binôme Inra-Ensar(3) pour l’agronomie. À cette époque, le gouvernement gaulliste décide d’allouer des budgets pour la recherche finalisée. Elle allie recherche fondamentale et appliquée aux domaines civil et militaire. L’argent vient de là. En parallèle, de nouveaux campus universitaires sont construits dans les années 1960. Ils accueillent la population étudiante en forte croissance. Qui dit plus d’étudiants, dit plus d’enseignants-chercheurs. Ils suscitent l’émergence de nouveaux laboratoires. Tous les éléments sont réunis. L’écosystème de la recherche prend forme. Reste à répartir la matière grise.

De l'autre côté de la ville, dans le quartier de Villejean, la faculté des lettres et des sciences humaines en 1967. Heurtier / Musée de Bretagne

Pourquoi la recherche se spécialise-t-elle dans l’agriculture, la mer et les télécoms ?

Le gouvernement gaulliste met en place une politique claire pour la recherche. Elle doit offrir des débouchés économiques. Cette politique passe par la création de nouveaux organismes et la spécialisation des régions. La région de Toulouse se concentre ainsi sur l’aéronautique. En Bretagne, la spécialité agronomique existe depuis l’après- guerre, avec l’impératif d’autonomie alimentaire. La mer est aussi un enjeu crucial. Exploiter ses potentialités était déjà l’objectif de l’Institut scientifique et technique des pêches maritimes (ISTPM), avec plusieurs stations dans la région. La création du Centre national pour l’exploitation des océans (Cnexo), et de son premier établissement à Brest en 1968, donne réellement à la pointe bretonne sa vocation de pôle de référence nationale dans le domaine. La spécialisation dans les télécoms est portée par le volontarisme de l’État. Elle est couplée au lobbying des élus locaux. En 1959, la création à Lannion d’un laboratoire du Centre national d’études des télécommunications (Cnet) ouvre la voie. Il est suivi en 1972 par l’arrivée du Centre commun d’études de télévision et télécommunications (CCETT) à Rennes. Deux ans plus tard, en 1975, en association avec l’université, des écoles et l’Inria(4) créent l’Irisa(5).

Les centres de recherche se multiplient à ce moment-là ?

Tout à fait. Ils dessinent un nouveau visage de la Bretagne. Plusieurs pôles ont vu le jour : le principal est celui de Rennes, suivi de Brest. Plusieurs sites sont déjà non négligeables, de Lannion jusqu’aux stations marines de Roscoff et Concarneau. Rennes est labellisée dès 1965 Métropole de recherche. C’est un argument de poids, pour attirer de nouveaux laboratoires et des chercheurs. Deux ans plus tard, en 1967, le CNRS crée des unités associées dans les universités : des partenariats sont noués avec plusieurs laboratoires. Dès 1972, il y a dix unités CNRS associées. En quinze ans, la Bretagne devient ainsi une région incontournable dans la recherche.

L’Université de Rennes éclate un an plus tard

Après Mai 68, l’Université de Rennes se divise en deux. Celle de Brest est créée.

Avant 1968, les étudiants ne pouvaient pas décider de leurs parcours au sein des facultés. Ils ont tapé du poing sur la table pour être représentés dans les instances universitaires. Cette remise en cause a poussé le gouvernement à agir vite. « Le gouvernement annonce une loi en juillet 1968, rappelle l’historien André Lespagnol. Elle est votée en novembre, avec plusieurs principes à respecter : démantèlement des facultés, création d’unités d’enseignement et de recherche, pluridisciplinarité au sein des campus. » Le débat sur les modalités pratiques s’organise dans chaque région. « Ce débat a été vif à Rennes durant l’hiver 1968. »

Trois universités bretonnes

Jusqu’alors, l’Université de Rennes couvrait toute la Bretagne. La création des Unités d’enseignement et de recherche (UER) et leur regroupement entraînent la création de trois entités distinctes en 1969 : Brest avec l’Université de Bretagne Occidentale (UBO), de Rennes 1 et Rennes 2. Une UER se compose de plusieurs disciplines très proches les unes des autres. Elles sont regroupées à l’échelle d’un campus, pour former un ensemble cohérent. La faculté des sciences de Rennes est divisée en quatre UER. La faculté de droit et de santé en trois. Huit à dix UER composent la faculté de lettres.

À Rennes, la philosophie est séparée des sciences humaines, pour rejoindre le campus des sciences expérimentales, sur le site de Beaulieu, à l’est de la ville. Les sciences humaines, sur le campus de Villejean à l’ouest, accueillent l’Institut d’éducation physique. C’est un moyen pour respecter la pluridisciplinarité, imposée par le gouvernement. « La répartition de ces UER en deux universités est tranchée par le ministère. Elle est asymétrique, concernant la diversité disciplinaire, ainsi que les moyens humains et matériels. Le campus de Rennes 2, pour les sciences humaines, occupe huit hectares. Celui de Rennes 1 se déploie sur 150 hectares. »

Autonomie

L’une des premières revendications étudiantes était que les élections soient ouvertes à toutes les composantes de l’université. C’est désormais chose faite, avec quatre collèges représentatifs : deux pour le corps enseignant, un pour les étudiants et un pour le personnel technique. L’autonomie est désormais réalisée : l’Université de Rennes donne naissance à trois universités, qui décident de leur sort. Sur le plan financier, ces établissements disposent de leur propre budget. Celui-ci pèse peu, face aux salaires des fonctionnaires, premier poste de dépenses. Malgré une autonomisation des décisions universitaires, l’État garde ainsi la main.

Tabs

Julie Lallouët-Geffroy

Ajouter un commentaire

L'ACTUALITÉ