« Il faut conquérir l’océan d’une manière différente »

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septembre 2018
Le robot Victor de l’Ifremer en plongée. Commandé à distance, ce véhicule descend jusqu’à 6000 m de profondeur.
Olivier Dugornay / Ifremer

Comment imaginer l’océan demain et son exploitation durable ? L’analyse d’Antoine Dosdat, le directeur de l’Ifremer Bretagne.

« Les augmentations de la température et de l’acidité de l’océan, combinées avec les pollutions chimiques, font que les écosystèmes sont extrêmement stressés. » Antoine Dosdat est le directeur du centre de Bretagne de l’Ifremer(1), à Brest. L’an dernier, il a cosigné l’étude prospective “La Bretagne et la mer à l’horizon 2040”, réalisée par le Conseil économique, social et environnemental régional. Il ne voit pas forcément l’avenir de l’océan en noir. Mais il connaît les prévisions négatives. « Nous avons mis un siècle à nous rendre compte que l’océan était mal traité, rappelle le biologiste. Il faudra du temps pour trouver les solutions afin de le préserver. Puis pour que l’océan revienne à son état “normal”, qui préserve l’avenir de nos descendants. »

Intensifier l’observation

Le grand problème est la méconnaissance du monde océanique. « Toutes les études prospectives soulignent que le développement économique, avec une conscience écologique, est impossible si l’on ne connaît pas l’environnement. Et l’on connaît si peu l’océan ! » Les études sur la mer sont récentes, les plus anciennes séries d’observation ont cinquante ans. Et surtout, l’eau de mer est un milieu hostile pour l’homme, salé, agité, oxydant. Les mollusques et les algues encrassent les dispositifs immergés en quelques jours. « Les moyens déployés pour observer l’océan ne sont pas comparables à ceux des systèmes terrestres. Il faut intensifier nos capacités d’observation et de diagnostic ! »

L’océan profond est ainsi très peu exploré. Bien sûr, quelques observatoires sont posés dans les grands fonds. À 4000 m sous la surface, ils mesurent la qualité de l’eau, ou prennent automatiquement une photo quand un mouvement est détecté. « Mais les dispositifs de ce type sont très rares dans le monde. Leur rayon d’observation est de quelques mètres. » Autant dire que l’on voit peu de choses.

Comment faire pour établir des diagnostics fiables, basés sur des observations ?

« L’une des difficultés, c’est que la phase de diagnostic est en construction permanente, poursuit Antoine Dosdat. Nous traitons des sujets qui n’étaient pas du tout à l’ordre du jour il y a dix ans ! » L’exemple le plus parlant est celui de l’acidification de l’océan. Le dioxyde de carbone (CO2) émis par les activités humaines est un acide faible. Sa concentration a augmenté dans l’atmosphère, puis dans l’eau. Elle a induit une diminution du pH de l’océan. Autrement dit, il s’acidifie.

« Une réduction de 0,1 point de pH, ce n’est pas énorme. Mais certaines espèces subissent des modifications physiologiques, dès ce seuil. »

L’océan nous sauve la mise

L’océan est plus chaud et plus acide, car il absorbe une grande partie du gaz à effet de serre. « En réduisant la quantité de CO2 dans l’atmosphère, l’eau des océans limite l’élévation de la température mondiale. L’océan est un régulateur de l’environnement. Il nous sauve la mise depuis un siècle ! Mais les molécules de CO2 se dissolvent moins vite aujourd’hui. Nous avons vécu nos meilleures heures, quand l’océan était pauvre en CO2. Plus il va se concentrer en gaz, plus il va s’échauffer, moins il pourra stocker de gaz et de chaleur. »

Dans ce tableau plutôt sombre, verra-t-on encore des poissons ? Ils nourrissent une partie de l’humanité. Mais malgré l’évolution des technologies et des capacités de pêche, l’homme n’en préleve pas plus qu’il y a trente ans ! « Nous sommes allés chercher des espèces nouvelles, plus loin et plus profond, pour remplacer celles qui ont disparues. En Europe, il y a eu un arrêt à la course à la profondeur. Mais à l’échelle mondiale, nous continuons à exploiter de nouveaux stocks, et ceux que l’on a abîmés ont du mal à se reconstituer. Le risque est que cela s’effondre. Nous avons l’exemple du stock des morues de Terre-Neuve qui ne s’est pas reconstitué, malgré un moratoire de plus de vingt ans. »

Plusieurs usages au même endroit

Dans un futur très proche, plusieurs usages de l’océan devront réussir à se combiner au même endroit. Autour des énergies marines notamment. « Les pêcheurs estiment que si l’on met une éolienne en mer, ils ne pourront plus poursuivre leur activité à cet endroit, résume Antoine Dosdat. Mais ce sont les méthodes d’exploitation actuelles, avec des chaluts et des bateaux puissants, qui limiteraient l’accès. L’exploitant d’un champ d’éoliennes pourrait autoriser des nasses à poissons innovantes, des filets fixes ou des navires de pêche pas trop grands, qui ne présentent pas de risques, comme l’arrachement des câbles. Des méthodes de pêche ne sont pas incompatibles avec ce type d’exploitation. Cela nécessite des recherches et des études socio-économiques, pour que les pêcheurs fassent évoluer leurs systèmes de production. Le chiffre d’affaires des pêcheurs serait peut-être moindre. Mais le coût de production aussi, avec des bateaux moins grands, consommant moins de carburant. Après une période d’adaptation, où des compensations sont envisageables, le bénéfice pourrait même devenir supérieur. » Tout l’enjeu consiste à réussir ce type de transition écologique et énergétique, en limitant les conflits entre usagers.

Alimentation, énergie, transport, médicaments, recherche de matériaux : l’océan est indispensable pour une foule de raisons. Mais devons-nous désormais le coloniser, jusqu’au grand large ? « Oui, la mer est encore une zone de conquête, affirme le directeur de l’Ifremer Bretagne. Mais nous avons l’occasion unique de conquérir ce nouvel espace, d’une manière différente des conquêtes terrestres, qui étaient motivées par la survie ou l’appât du gain. Chaque pays aujourd’hui cherche un équilibre entre le développement économique et la préservation de l’environnement. Le Costa-Rica, par exemple, a fait sien les principes du développement durable. Il veut être indépendant des hydrocarbures dans dix ans. En France, les procédures pour obtenir l’usage du milieu marin restent complexes. Pour les énergies marines, nous vérifions et validons que les installations en mer ne seront pas nocives. Mais nous avons du mal à décider au bout du compte ! Des pays très sensibles à l’environnement, comme le Danemark ou l’Allemagne, ont déjà implanté de nombreuses éoliennes commerciales en mer du Nord. Il n’y en a pas encore en France. »

Pour les installations en mer, il ne suffit plus aujourd’hui de mesurer leur impact immédiat. Les conséquences à long terme, y compris la remise en état initial du site, sont à anticiper. « En France, avant d’installer une éolienne en mer, il faut intégrer sa déconstruction. Une fois enlevée, l’environnement va-t-il redevenir comme il était ? Ce n’est pas forcément gagné. À l’Ifremer, c’est notre rôle d’expliquer le fonctionnement des écosystèmes, comment ils réagissent aux impacts, transitoires ou permanents, et prévoir comment ils se reconstitueront ensuite ».

Une forte demande

Avec ses scientifiques, ses ingénieurs et ses outils d’investigation, l’institut de recherche français accompagne la conquête des grands fonds(2), où les écosystèmes sont très peu connus. Il est l’un des rares organismes, dans le monde, qui peut mesurer les conséquences environnementales d’une exploitation de pétrole au large du Brésil, ou de l’extraction de métaux. L’Ifremer est reconnu pour son expertise concernant les grands fonds, le littoral, l’exploitation minière, l’environnement, la pêche ou encore l’aquaculture. L’institut reçoit trois fois plus de sollicitations que ses capacités ne peuvent traiter ! La demande est très forte, car une nouvelle conquête océanique commence.

Les données des satellites et des robots

Les capacités d’observation de l’océan ont fait un bond, en quelques années. Les observations par satellites sont plus vastes, à des échelles plus petites et à toutes les fréquences. Les informations qu’ils fournissent concernent la surface de l’eau. Elles sont complétées par celles des robots, des “torpilles intelligentes” dont les capteurs innovants consomment moins d’énergie. Ces drones sont lancés depuis les navires océanographiques, toujours indispensables. Enfin, des flotteurs “plongeurs” dérivants, plus autonomes, embarquent des capteurs sophistiqués : en plus des paramètres physiques, ils mesurent depuis peu l’oxygène de l’eau, le CO2 ou la chlorophylle. Leurs voyages à des profondeurs toujours plus élevées, apportent une grande quantité d’informations, pour un coût plutôt faible.

L’une des conséquences est l’augmentation du nombre de données produites, toujours plus variées. Les bases de données de l’Ifremer sont plus complexes et vastes qu’il y a quelques années. D’où des besoins de stockage et de calcul très supérieurs, pour interpréter ces données. Parmi les nouveaux métiers liés aux sciences de la mer, les chercheurs en datasciences sont appelés à la rescousse. L’analyse des données et la modélisation (lire article p. 16) se renforcent, pour accompagner l’évolution technologique, ou valider des options d’aménagement en mer.

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Nicolas Guillas

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