Portraits

Nicolas Guillas
Alain Ménesguen
64 ans
Océanographe biologiste, Ifremer Brest
Propos recueillis par Nicolas Guillas dans le bureau du chercheur, trois jours avant son départ à la retraite.

« Le seul arbitre, toujours, est la nature elle-même »

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Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été chercheur ?

Un métier fondé sur la science et sa méthode ! Je suis passionné par la mécanique rationnelle de la science. Formuler rigoureusement ses hypothèses, les tester avec des mesures objectives et être soumis au regard des pairs. À terme, il n’y a qu’un seul arbitre, toujours, la nature elle-même.

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Aujourd’hui, qu’avez-vous trouvé ?

Je suis spécialiste de modélisation mathématique. J’ai cherché à expliquer des phénomènes apparemment déroutants et complexes, par la conjonction de causes simples. J’y suis arrivé pour les marées vertes notamment. En 1988, nous avons démontré que les algues vertes se développent sur certaines plages, dès qu’elles trouvent un apport d’azote, sous la forme de nitrates échappés des champs.

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Le hasard vous a-t-il déjà aidé ?

Non. Dans la méthode scientifique, pas vraiment ! Mais le hasard de rencontres a parfois orienté mes recherches.

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Qu’avez-vous perdu ?

Beaucoup de temps. Nous sommes soumis à un rythme de réunions internes, externes... Avec beaucoup de parlote. Les obligations administratives, avec le dépôt des projets à l’ANR(1), prennent un temps considérable. Nous pouvons être refusés trois fois, après avoir passé des mois à préparer des dossiers.

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Que faudrait-il mieux ne pas trouver ?

J’ai peur que nous exploitions les ressources limitées de notre planète, de manière encore plus efficace. Il pourrait apparaître ce qui arrive dans une culture d’algues en milieu clos. Elles se développent énormément, jusqu’au moment où leurs besoins journaliers en sels nutritifs excèdent le stock restant : tout meurt en une journée ! Nos sociétés peuvent connaître une extinction rapide, si nous ne préservons pas les richesses naturelles.

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Quelle est la découverte qui changerait votre vie ?

À la fin de ma carrière, je découvre une explication mécaniste de la répartition d’animaux vivant sur les fonds marins(2). C’est un champ scientifique qui s’ouvre, j’aurais aimé y participer !

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Qu’est-ce qui vous ferait douter de la rationalité ?

Dans la science, rien. Ce qui m’inquiète, c’est que la rationalité ne séduit pas les sociétés humaines dans la conduite de leurs affaires. Je suis très étonné que nous accordions encore de l’intérêt à ceux qui disent qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, ou qui estiment que le nitrate qui fuit de l’agriculture intensive n’est pas responsable des marées vertes. C’est irrationnel.

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Interviewé par
Nicolas Guillas

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