Pour une ville pleine de vie

Philippe Clergeau(1), professeur en écologie au Muséum, est un pionnier de l’étude de la biodiversité urbaine.

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octobre 2018
Biodiversité en ville

Sciences Ouest : Quelle place donner à la nature en ville ?
Philippe Clergeau : Planter des arbres et semer des pelouses, cela ne suffit pas ! Il faut dépasser l’idée de nature pour parler de diversité d’espèces animales et végétales. Le fonctionnement écologique, c’est-à-dire les relations entre les espèces et avec leur milieu, doit être pris en compte. La biodiversité en ville ne se résume pas à la protection du patrimoine naturel.

SO : À quoi sert cette biodiversité ?
PC : Elle est vitale à notre survie. La biodiversité assure de nombreux services. Elle est appréciée dans les espaces de détente et de loisirs et elle rend des services de production. La nature nous offre des matériaux et nous nourrit. Les pollinisateurs permettent 70 % de notre alimentation ! La biodiversité a également un rôle important de régulation.

SO : Que régule-t-elle ?
PC : La pollution et la température. Dans le sol et dans l’eau, des plantes ou des algues régulent la pollution. Les particules émises par les activités humaines se collent sur les feuilles d’arbres. La biodiversité lutte aussi contre les îlots de chaleur en ville (lire p. 14). Les arbres rafraîchissent beaucoup plus l’atmosphère qu’une fontaine.

SO : Mais la ville ne sera jamais la campagne !
PC : Non, nous n’aurons jamais la richesse des zones naturelles, comme les bocages ou les zones humides. Les espaces urbains sont trop petits et très dérangés. L’objectif est de nous en rapprocher le plus possible, avec un maximum d’espèces en interaction. Des écosystèmes sont constitués de plantes exotiques et de plantes locales. Quel est leur degré de relation ? Un beau sujet de recherche à venir !

SO : Comment les animaux y vivent-ils ?
PC : Chaque espèce a besoin de se déplacer. C’est plus difficile pour les moins mobiles dans ces milieux fragmentés. Tous les maillons de la chaîne alimentaire doivent être présents. Le hérisson, par exemple, est un prédateur qui a besoin de terre, de plantes, de vers de terre et d’insectes. Mais il lui faut des corridors pour se déplacer.

SO : Comment enrichir la biodiversité ?
PC : On pourrait penser que planter des arbustes sur les toitures et développer des cultures hors-sol(2) est suffisant. Mais la terre apporte une richesse indispensable et durable ! Un sol profond est colonisé par des vers de terre, toute une faune et une flore peuvent s’y installer. C’est le véritable enjeu aujourd’hui. Ce sol a moins besoin d’être arrosé et peut accueillir des arbres aux racines profondes. Nos objectifs doivent être plus ambitieux que végétaliser un toit ou un mur.

SO : Voyez-vous les choses évoluer ?
PC : Oui, certaines municipalités ont de belles démarches. Je pense aux villes zéro pesticide et à la gestion différenciée(3), pour laquelle Rennes a été pionnière. Un premier virage a été pris à la fin des années 1990, un autre en 2007 avec le Grenelle de l’environnement. Aujourd’hui tout le monde en parle, la population et les élus sont plus sensibilisés. Il y a d’un côté une demande sociale, et de l’autre une biodiversité qui dégringole. Chaque habitant, dépendant de cette nature, doit la défendre dès maintenant.

SO : Quel rôle peut jouer le citadin ?
PC : Plusieurs échelles sont à prendre en compte. Les parcs et les jardins sont désormais mieux gérés et les pesticides sont moins utilisés. C’est au niveau des quartiers qu’il y a le plus de choses à faire, pour la dispersion des espèces et l’organisation des habitats. Un jardin ou une terrasse peuvent servir de ressource et de refuge local pour de petites espèces sauvages. Ils contribuent au fonctionnement des continuités écologiques dans la ville.

SO : Et à une échelle plus large ?
PC : Toute la chaîne de décision doit être sensibilisée. Le maire, les services des espaces verts et d’urbanisme... Il ne faut plus construire une ZAC(4) ou requalifier un immeuble sans solliciter des écologues ! Il y a des architectes et des paysagistes conseils de l’État, pourquoi pas des écologues ? La biodiversité doit être pensée avant les aménagements. Il ne s’agit pas d’intégrer un peu de nature dans un espace urbain resté vide, mais de construire une ville biodiversitaire(5).

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Marion Guillaumin

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