Des vers marins élevés par tonnes

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janvier 2019
Franck Zal devant l’un des neuf bassins où les vers finissent leur croissance. Les moulins oxygènent l’eau et reproduisent le balancement des marées.
Catherine L’Hostis

Hemarina élève l’arénicole à Noirmoutier. Pour la médecine d’urgence.

Un élevage de vers marins étonnant se cache au milieu des marais salants de Noirmoutier. Une ancienne “ferme”, autrefois dédiée à l’élevage de turbots label rouge, a été acquise en 2013 par l’entreprise morlaisienne Hemarina(1). Elle a été présentée à la presse pour la première fois en novembre dernier. Ce site est aujourd’hui consacré à l’arénicole, un ver de sable aux propriétés extraordinaires, très utiles pour la médecine, révélées par le biologiste Franck Zal.

Sur 13 hectares, l’élevage abrite une zone de filtration des eaux très surveillée. Tout démarre à la nurserie. Les embryons d’arénicole sont comptés et tracés. Élevés aux algues et aux levures, ils grandissent dans des bassins intérieurs, avant de rejoindre les parcs extérieurs où ils finissent leur croissance. « Des moulins oxygènent l’eau et reproduisent les conditions de la plage, ses variations de température et le balancement des marées, décrit Franck Zal. C’est très naturel. » Sur cette “plage” artificielle, les vers arrivent à maturité en 9 mois, au lieu de 12 sur le littoral. Ils sont alors extraits de leur milieu. Une barge mécanique, qui brasse l’eau et le sable, aspire les arénicoles et recrache le sable. Les vers sont purifiés avant d’être conditionnés, congelés, pour être transformés en Indre-et-Loire.

L’arénicole signale sa présence par un monticule et ces déjections de sable.
Catherine L’Hostis

Transplantation d’organe

Franck Zal a montré que l’arénicole peut rester plus de 6 heures en apnée. Le record humain est de onze minutes. Comment ce petit animal réussit-il cet exploit ? Grâce à son hémoglobine, capable de stocker 40 fois plus d’oxygène que l’hémoglobine humaine. À partir de cette molécule “extra-cellulaire”, le biologiste a mis au point un dispositif médical appelé Hemo2life. C’est une révolution médicale pour les transplantations d’organes. La molécule du ver est universelle. Et elle se conserve jusqu’à 4 ans, en liquide ou même en poudre ! Une poche de sang humain, elle, ne peut être utilisée que pendant 42 jours, conservée à 4 °C. Ce dispositif révolutionnaire évite la nécrose et prolonge considérablement la durée de vie des greffons. Transplanté dans le corps du patient, l’organe reprend mieux sa fonction.

Ces propriétés ont été démontrées lors d’un essai clinique sur le rein, réalisé en France avec 60 patients, entre 2016 et 2018. L’hémoglobine de l’arénicole a également fait ses preuves lors d’une greffe de visage, il y a tout juste un an(2). Une étude canadienne récente, menée avec l’hôpital de Toronto(3), a donné des résultats prometteurs sur les greffons pulmonaires : leur conservation passe de huit à quarante-huit heures !

Médecine d’urgence

Le dispositif Hemo2life sera commercialisé cette année. Deux autres produits devraient aussi être mis sur le marché à court terme. Un pansement oxygénant, qui favorise la cicatrisation, ainsi qu’un transporteur d’oxygène thérapeutique. Ce dernier, très utile pour la médecine d’urgence, permet de réduire les dommages neurologiques en cas de traumatisme.

Ces avancées ont valu à la société de biotechnologie Hemarina le Prix de l’entreprise innovante, lors de la cérémonie des “Victoires de la Bretagne”(4), le 6 décembre à Quimper. Une belle récompense pour Franck Zal, ancien chercheur CNRS à la Station biologique de Roscoff, devenu PDG de la société(5). Ses avancées sont devenues très concrètes : la ferme de Noirmoutier a produit deux tonnes de vers depuis 2017. Pour traiter toutes les greffes d’organes réalisées en France chaque année, il faudrait 750 kilos de vers. La capacité de la ferme est de 30 tonnes par an !

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Catherine l’Hostis

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