Tout se joue au demi-degré

Si le réchauffement dépasse 1,5 °C, les conséquences seront dramatiques. Il faut diviser par deux les émissions de CO2 d’ici 2030.

Valérie Masson-Delmotte copréside un groupe de travail du Giec(1). La paléoclimatologue a cosigné le rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C.

369
février 2019
Climat : de l'air, vite !

Sciences Ouest : Que révèle votre rapport ?

Valérie Masson-Delmotte : Le changement climatique affecte déjà les populations et les écosystèmes. Il y a des avantages indéniables à limiter le réchauffement à 1,5 °C, par rapport à 2 °C. Cela n’est pas impossible, mais demanderait des transitions sans précédent dans tous les aspects de la société.

SO : Où en sommes-nous aujourd’hui ?

VMD : Depuis la période pré-industrielle, les activités humaines ont provoqué un réchauffement planétaire de l’ordre de 1 °C. Nous vivons déjà les conséquences de ce degré de réchauffement avec l’intensification d’événements extrêmes, la montée du niveau des mers et le recul de la banquise arctique. À ce rythme, le réchauffement planétaire pourrait atteindre 1,5 °C environ, entre 2030 et 2050. Il s’agit d’un futur très proche !

SO : Quelles seront les conséquences ?

VMD : Chaque demi-degré de réchauffement compte ! Les modèles de climat révèlent des différences importantes si le réchauffement se limite à 1,5 °C ou atteint 2 °C. Ces différences portent notamment sur l’augmentation de la température moyenne dans les océans et sur les continents, ainsi que sur l’intensification des extrêmes de température dans les régions habitées. D’ici à 2100, la perte de biodiversité et le risque d’extinction d’espèces seraient deux fois moindre avec 1,5 °C. La montée du niveau des mers serait 10 cm moins importante si le réchauffement est stabilisé à 1,5 °C, plutôt qu’à 2 °C. Dans les océans, un réchauffement de 1,5 °C entraînerait une dégradation de 70 à 90 % des récifs de coraux tropicaux, contre plus de 99 % à 2 °C.

SO : Comment ne pas dépasser 1,5 °C ?

VMD : Cela veut dire réduire les émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2) de 50 % en 2030, par rapport à 2010(2). Pour qu’elles atteignent le “net zéro” autour de 2050, toutes les émissions résiduelles devraient être compensées par des actions pour extraire le CO2 de l’air et le stocker de manière durable. Des transitions rapides de grande envergure sont nécessaires, à une échelle sans précédent dans les domaines de l’énergie, pour l’usage des terres, des villes, des industries... D’où le besoin d’une large palette de technologies, la diminution très rapide de l’utilisation du charbon, des changements de comportements, ainsi qu’une augmentation des investissements vers les options bas carbone.

SO : Le captage du CO2 est-il une solution ?

VMD : Oui, il existe différentes méthodes : planter des arbres, restaurer les écosystèmes, modifier la gestion des terres ou encore utiliser l’énergie de la biomasse pour capter et stocker du CO2.

SO : Comment votre rapport a-t-il été accueilli à la Cop24 ?

VMD : Lorsque notre rapport a été approuvé par tous les gouvernements, en octobre dernier, il y a eu un intérêt impressionnant pour ses conclusions, dans le monde entier ! Cela tient à l’analyse des risques, même pour un demi-degré de plus. Avec des connaissances nouvelles sur ce qui nous attend. À la Cop24(3), l’intérêt a aussi été très vif. Quatre pays dont l’économie est dépendante des énergies fossiles ont exprimé des réticences à accueillir les conclusions (Arabie Saoudite, Koweït, USA et Russie).

SO : Quelle est la prochaine étape ?

VMD : Nous préparons trois rapports cette année. Un rapport méthodologique sur les inventaires d’émissions de gaz à effet de serre. Deux rapports spéciaux, l’un sur les océans et la cryosphère, l’autre sur le changement climatique et l’usage des terres.

SO : Comment agir localement ?

VMD : Nous pouvons agir individuellement et à l’échelle des villes et des collectivités territoriales. Les deux rapports spéciaux de 2019 seront pertinents pour les zones littorales et les régions dont l’activité dépend de la mer et de l’agriculture. Il y a un enjeu à ce que ces actions sur les territoires soient étudiées et publiées, pour que toutes les expérimentations locales, en Bretagne comme ailleurs, contribuent à ce retour d’expériences. Il est important de mobiliser les connaissances des acteurs de terrain, avec des processus participatifs, pour construire des transitions éthiques, équitables et justes.

Tabs

Nicolas Guillas

Ajouter un commentaire

LE DOSSIER