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Erwan Amice / CNRS Lemar

La mer nous soigne

N° 379 - Publié le 27 février 2020

Magazine

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Des médicaments à partir d’éponges, des pansements à base d’algues, des implants dentaires grâce aux coraux... Le potentiel de l’océan est immense pour notre santé.

En plein essor depuis une vingtaine d’années, la recherche s’accélère autour des ressources marines1. Et les Bretons sont dans la course. Ce domaine intéresse la cosmétique, mais pas seulement ! L’ADN marin se retrouve dans des compléments alimentaires, des dispositifs médicaux2 et des molécules thérapeutiques3. « Le champ d’application pour la santé humaine est très large, indique Pierre Colas, chercheur Inserm4 à la Station biologique de Roscoff. Cela va du spray pour la gorge et le nez, jusqu’à l’anticancéreux très puissant. »

Depuis 1969, neuf molécules thérapeutiques d’origine marine ont obtenu une autorisation de mise sur le marché. Parmi elles, six sont des anticancéreux dont le dernier a été mis au point en 2019. « C’est très faible, quand on sait que l’océan représente plus de 99 % de la biosphère5 », poursuit le biologiste. La faute au manque de connaissances de cet écosystème. « Les molécules, naturelles ou inspirées du naturel, à visée pharmacologique, sont majoritairement issues de la biodiversité terrestre. »

Une activité anticancéreuse

Les expéditions scientifiques, comme Tara, devraient résoudre ce problème. Mais cela prend du temps : il faut plusieurs années entre la découverte d’une espèce et celle d’une molécule intéressante qu’elle peut contenir… Puis, dix ans sont nécessaires avant la mise sur le marché d’un médicament.

La grande majorité des molécules thérapeutiques marines provient d’espèces exotiques. « Mais il est évident que les eaux bretonnes hébergent des organismes ayant un fort potentiel pour notre santé », souligne Pierre Colas. Les meilleurs “chimistes” sont des bactéries abritées dans des mollusques et des éponges. Les algues, très étudiées en Bretagne, sont aussi prometteuses.

Pour identifier une molécule d’intérêt, il existe deux cas de figure : « Après avoir découvert une espèce, nous pouvons extraire des molécules et explorer leur activité, anticancéreuse par exemple. Une autre approche est d’observer la nature, pour comprendre les mécanismes de défense d’une espèce redoutable. Nous pouvons ensuite mettre au point un analgésique6, grâce à l’étude de sa neurotoxine7. »

Comment faire pour ne pas affecter le milieu marin ? Là encore, plusieurs options sont possibles. « Le meilleur exemple est celui d’une molécule inspirée de la dolastatine, trouvée chez le lièvre de mer, explique Pierre Colas. Elle est plus puissante que la plupart des molécules anticancéreuses disponibles sur le marché. » Problème : pour produire un milligramme de médicament, il faut deux tonnes de lièvres de mer, soit 5 000 animaux ! Heureusement, dans le cas présent, la molécule n’est pas trop complexe pour être synthétisée en laboratoire.

Améliorer la molécule

Une fois le composé bien étudié, les scientifiques peuvent créer plusieurs molécules, soit à l’identique soit légèrement améliorées. Il est souvent nécessaire de modifier la molécule d’origine pour atteindre une cible particulière8 dans l’organisme. C’est ce que fait l’équipe de Perha Pharmaceuticals, dirigée par Laurent Meijer à Roscoff, pour des traitements contre la surdité et Alzheimer.

La synthèse se révèle parfois très compliquée. C’est le cas de l’halicondrine, issue d’une éponge marine et utilisée en chimiothérapie. « Cette molécule est complexe, 90 étapes sont nécessaires pour la reproduire ! » Mais la chance a souri aux scientifiques. En coupant en deux l’halicondrine pour la simplifier, ils ont découvert qu’une moitié suffit à son activité. Quand il n’y a pas de meilleure solution, l’aquaculture, comme pour l’élevage des vers marins par Hemarina, est une option intéressante.

La résistance du patient au traitement doit toujours être envisagée. Pour cela, les chercheurs se penchent sur les mutations génétiques. « Les cellules cancéreuses sont instables », explique Pierre Colas. Programmées pour survivre, elles s’adaptent, mutent et résistent aux traitements. « Il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire lors de la conception de la molécule thérapeutique », admet-il. Cependant, il est possible d’anticiper cette résistance en étudiant comment un animal produit une molécule toxique qui ne l’est pas pour lui-même. C’est ce qu’on appelle l’échappement à l’autotoxicité. Connaître le génome de l’organisme marin permet aux scientifiques de comprendre cette résistance, en révélant une mutation génétique...

« Il est fascinant de constater que la même mutation peut être retrouvée dans les cellules cancéreuses d’un patient devenu résistant au traitement. »

Un monde à protéger

Ce champ de recherche nécessite d’associer plusieurs compétences scientifiques. Chimistes, biologistes, écologues, pharmacologues… De nombreux spécialistes sont concernés. « C’est notre grande force ici, avec le Campus mondial de la mer9. » Les étoiles de mer, les éponges, les champignons et les algues sont étudiés dans les laboratoires, et des entreprises se développent. Parmi elles, Abyss’ Ingredients, implantée à Caudan et Quimper, s’intéresse aux effets de molécules du poisson sur la mémoire10. La société Yslab développe des solutions pour la santé ORL11 et dentaire, en utilisant des algues brunes. Sans oublier la chimiothèque12 mise en place par Laurent Meijer. Le grand défi aujourd’hui est de financer davantage d’explorations. Les scientifiques y croient, de belles surprises nous attendent sous l’eau. À condition de nous en préoccuper ! L’océan est un monde à protéger : en plus de réguler le climat13, il est notre pharmacie du futur.

MARION GUILLAUMIN

1. Le forum Blue cluster, organisé le 14 novembre 2019 à Lorient par le Pôle mer Bretagne Atlantique, était consacré aux bioressources marines.
2. Dont l’action principale ne relève pas d’un mécanisme pharmacologique (pansements, prothèses, robots…).
3. Médicaments avec ou sans ordonnance.
4. Institut national de la santé et de la recherche médicale.
5. Ensemble des organismes vivants qui se développent sur notre planète.
6. Médicament utilisé en médecine dans le traitement de la douleur d'un patient.
7. Toxine qui agit sur le système nerveux.
8. Une protéine ou un organe, par exemple.
9. Communauté des sciences de la mer dans le Finistère.
10. Lire “Des sardines pour le cerveau”, Sciences Ouest n°370, mars 2019.
11. L’otorhinolaryngologie est la branche de la médecine qui traite des maladies du nez, de la gorge et des oreilles.
12. Collection de molécules.
13. Lire la carte blanche de Gilles Boeuf “Pourquoi se préoccuper de l’océan ?”, Sciences Ouest n°374, sept. 2019.

Pierre Colas
02 98 29 23 22
colas@sb-roscoff.fr

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