Îles subantarctiques : modéliser les invasions

En mission près des pôles

N° 380 - Publié le 8 avril 2020
IPEV 136
Aux Kerguelen, les étés plus chauds fragilisent les espèces locales. Des plantes venues d'ailleurs s'installent et occupent le terrain, comme ici le pissenlit.

Avec la température qui s’élève, des espèces exotiques s’installent sur les archipels subantarctiques français de Crozet et Kerguelen. Pour anticiper leur gestion, la distribution de la faune et de la flore est modélisée.

Dès les années 1970 aux Kerguelen, la fonte de la calotte glaciaire et l’arrivée d’espèces exotiques alertent les scientifiques. Jusqu’alors, les espèces introduites accidentellement par les humains s’installaient peu sur ces îles subantarctiques au climat extrême. Mais à partir des années 1980, l’invasion s’accélère. Les chercheurs français organisent un suivi de la biodiversité. Depuis 2013, David Renault1, biologiste à l’Université de Rennes 1, dirige le programme Su-banteco2.

Diversité réduite des insectes

Deux scientifiques séjournent chaque année durant treize mois aux Kerguelen, tandis qu’un autre est basé à Crozet. Ils comptent, photographient et cartographient les espèces.  La germination des plantes et la fécondité des insectes sont aussi étudiées au laboratoire. D’autres personnes de l’équipe viennent en renfort durant l’été austral. Parmi les espèces étudiées, un coléoptère introduit se nourrit d’espèces natives. « Là où il est présent, la diversité des insectes se réduit », souligne David Renault. Le phénomène s’accélère avec le changement climatique. « Depuis les années 2000, la zone où ce coléoptère est présent s'agrandit. On l’observe maintenant jusqu’à 400 m d’altitude. » Certaines espèces natives deviennent difficiles à trouver, mais les chercheurs ne constatent pas de disparition.

Comment anticiper l’évolution de ces écosystèmes dans les cinquante prochaines années ? David Renault et les chercheurs de six autres laboratoires3 créent des modèles mathématiques, pour améliorer la gestion de la biodiversité. Les scientifiques vérifient d’abord, grâce aux données de terrain, que leurs modèles décrivent bien le fonctionnement des écosystèmes observés depuis trente ans. Ensuite, ils testent des hypothèses de distribution des espèces, selon les scénarios du Giec4. Par exemple, si la température s’élève de plus de 3 °C, les mouches natives subiront 30 à 40 % de baisse de fécondité et 50 % de mortalité, à cause de la chaleur et des sécheresses. Et les plantes introduites accéléreront leur invasion.

Éviter la propagation des insectes passe aussi par des petits gestes. Avant de se rendre sur les sites les plus reculés des îles, les scientifiques inspectent soigneusement leur matériel. « Nous adaptons les protocoles sur le terrain, explique David Renault. Par exemple aux Kerguelen, nous brossons les scratchs de nos vêtements. » Ces bandes agrippantes en tissu peuvent en effet disséminer des graines. C’est ainsi que le pâturin des prés, une herbe de nos pelouses, pousse aujourd’hui sous ces latitudes. Pour d’autres espèces comme le pissenlit, la dissémination est plus difficile à contenir. Ses graines sont poussées par le vent…

ALICE VETTORETTI

1. Au laboratoire Ecobio (CNRS, Université de Rennes 1).
2. Programme Ipev 136, 2018-2021.
3. Universités de Lille et de Lyon, Inrae de Rennes et de Lusignan, Muséum national d’histoire naturelle, British Antarctic Survey. 
4. Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat.

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