« La disparition des baleines serait un point de non-retour »

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N° 384 - Publié le 12 novembre 2020
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Une baleine à bosse. Chez les Maoris, la disparition de ce cétacé serait comparable à celle de parents proches.

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La mégafaune marine est menacée. Des chercheurs brestois donnent des pistes aux décideurs pour la préserver.

« C’est plus facile de protéger les baleines qu’un mollusque » , explique Linwood Pendleton, chercheur américain en économie de la mer à l’IUEM1, près de Brest. Les espèces porte-drapeaux2, comme les baleines, les ours polaires ou les tortues sont si charismatiques qu’il est facile d’attirer l’attention du public sur leur avenir. Cette mégafaune marine3 est tout de même menacée par le changement climatique et les conséquences directes de l’activité humaine. Afin d’aider à la protection de ces animaux, Susan Grose, chercheuse en conservation à l’IUEM, a écrit avec Linwood Pendleton une publication à destination des décideurs politiques4.
« Avec le changement climatique, les habitats et les zones refuges évoluent, les proies se déplacent. La mégafaune marine est obligée de migrer afin de trouver d’autres aires, qui répondent à leur exigence alimentaire et physico- chimique », explique Susan Grose. Si l’animal se déplace et trouve un autre habitat il doit s’adapter ou s’acclimater5, sinon il ne survit pas. Il y a des perdants ou des gagnants. Les rorquals communs de Méditerranée semblent faire partie des perdants. Leur proie, le krill, diminue. Mais les rorquals n’en cherchent pas au-delà de leur territoire...

Les ressources diminuent

« Ces rorquals sont résidentiels, ils ne migrent plus. Les informations de migration sont transmises par les anciens aux plus jeunes grâce à des vocalises. Les scientifiques pensent que ces rorquals avaient la belle vie en Méditerranée et ont perdu l’habilité de transmettre ces informations parce qu’ils n’en avaient plus besoin. Maintenant que les ressources diminuent, cela menace leur survie », explique la chercheuse.
Imaginons que les rorquals de Méditerranée développent à nouveau leur capacité à migrer. Il serait difficile pour ces géants des mers de s’engouffrer dans l’Atlantique par le détroit de Gibraltar. « Cela grouille de navires, constate Linwood Pendleton. Imaginez une file de cargos avançant très rapidement. Pour la mégafaune, ces axes sont comparables aux autoroutes. Les baleines et autres animaux qui respirent en surface peuvent entrer en collision avec les bateaux. »

Trafic maritime, bruit, maladies

Le trafic maritime ne se développe pas seulement en Méditerranée. Différentes espèces de baleines se déplacent des pôles jusqu’aux Îles Galápagos. C’est un couloir de migration en plein milieu de l'océan Pacifique… et du trafic maritime mondial entre la Chine et les États-Unis.
« Ces baleines doivent migrer pour mettre bas ou se nourrir. Même s’il n’y pas de collision avec les navires, le bruit les dérange », constate l’économiste. Les sons générés par les constructions offshore ou la sismique marine6 perturbent aussi les communications entre les baleines. Pour les deux chercheurs, ces facteurs s’ajoutent au dérèglement climatique et limitent les capacités d’adaptation de la mégafaune marine. La mortalité des lamentins du sud-ouest de la Floride a augmenté de 7 % ces dernières années. La faute à des marées rouges causées par la prolifération d’un phytoplancton7. Ce phénomène naturel est amplifié par l’urbanisation du littoral. « La communauté scientifique constate également, depuis une dizaine d’années, l’apparition d’une maladie8 chez les manchots de Magellan en Argentine, déjà présente chez les manchots d'Afrique du Sud », commente Susan Grose. La communauté scientifique est en accord sur le fait que les agents pathogènes ont plus de chance de survivre avec l’intensification des trafics en tout genre et l’augmentation des températures. La pandémie de Covid-19 le montre bien.
Chez la plupart des tortues, le sexe des individus est déterminé dans les œufs par la température du nid. Le réchauffement du sable, lié au dérèglement climatique, a tendance à générer plus de femelles. Aussi, les plages sont grignotées avec la montée des eaux, laissant moins de place disponible aux tortues pour pondre leurs œufs. « La mégafaune marine dépend d’habitats très particuliers », souligne Linwood Pendleton. Conséquence directe des activités humaines et d’un climat changeant, les taux de mortalité et de natalité sont déséquilibrés. Les grandes espèces marines ont une maturité sexuelle tardive, réduisant le renouvellement des populations.
« En Arctique et en Alaska, de nombreuses communautés autochtones dépendent des phoques pour se nourrir et se vêtir », raconte Susan Grose. Ces animaux ont une valeur économique. Les cérémonies et les rituels autour de la chasse créent une cohérence au sein de la population.

Une valeur spirituelle

En Nouvelle-Zélande, les baleines à bosse font partie intégrante de la culture des Ngãti Kuri, une tribu de Maoris de l'île du Nord.  Cette communauté ne dépend pas de la chair des cétacés, mais de leur valeur spirituelle. Sheridan Waitai, membre de la tribu des Ngãti Kuri, a co-écrit le rapport de Susan Grose et Linwood Pendleton.
« Les baleines à bosse sont des espèces taonga (sacrées). Leur disparition serait une tragédie personnelle et émotionnelle, comparable à la perte d’une grand-mère bien aimée, de toute une lignée familiale, de toute une tribu. La disparition des baleines à bosse constituerait un tohu – le signe que nous, tous ceux qui vivons sur Terre, avons atteint un point de non-retour. »
Si les baleines disparaissaient, la plupart des humains n’en seraient pas immédiatement affectés. « Les peuples autochtones se soucient réellement de l’avenir de ces mammifères. Nous parlons de service écosystémique », introduit l’économiste. Ce terme désigne tous les avantages qu’apporte la nature à la société. Pour les Maoris, les baleines ont une valeur d’existence9. Susan Grose et Linwood Pendleton écrivent également dans leur
publication : « La méga-faune joue un rôle écologique énorme, soutient le tourisme et certaines pêcheries. »

Des aires marines dynamiques

« Même si nous arrivons à protéger les zones où les baleines naissent et se nourrissent, ces aires risquent de changer avec le dérèglement climatique. Dans 20 ans nous ne les retrouverons pas aux mêmes endroits qu’aujourd’hui », tempère Linwood Pendleton. Les deux auteurs suggèrent de développer des meilleures techniques de suivi afin d’intégrer les futurs mouvements de la mégafaune dans les plans de conservation. L’une des idées est la mise en place d’aires marines protégées dynamiques selon le déplacement des animaux à préserver. Comme cela existe déjà pour le thon.
« Pour que les mesures de conservation soient efficaces, il faut également réduire les effets qui ne sont pas liés au dérèglement climatique. Nous souhaitons engager les compagnies maritimes dans les décisions afin qu’elles soient éclairées », conclut Susan Grose.
L’aire de répartition des baleines, des tortues et des requins est d’au moins 10 000 km2. Ces animaux sont considérés comme des espèces “parapluie”. En les protégeant, de nombreuses autres espèces qui occupent le même espace le seront aussi… Et même un petit mollusque ! Maintenir la biodiversité c’est préserver les rôles de l’océan : stocker le carbone, produire de l’oxygène ou encore fournir des protéines alimentaires à l’humanité.

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Institut universitaire européen de la mer.
2. Espèces phares qui en biologie de la conservation sont mises en avant afin d’augmenter les soutiens à la préservation de la biodiversité.
3. Grandes espèces animales, comme les cétacés, les requins, les raies, les tortues ou les oiseaux.
4. Basée sur le rapport du Giec sur l’océan et la cryosphère, l’étude fournit des nouvelles pistes de gestion de la faune marine, au regard du trafic maritime et du changement climatique, entre autres.
5. L’acclimatation se déroule sur une période courte, à l’inverse de l’adaptation qui est durable.
6. Étude des fonds marins grâce à des explosifs. Technique utilisée notamment par l’industrie pétrolière.
7. Organismes végétaux.
8. L’origine de la maladie est encore incertaine. La survie des jeunes manchots est en jeu, car ils naissent et se développent sans plumes.
9. Le fait qu’elles existent apporte du bien-être.

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