La Bretagne, pionnière des télécommunications
Grand angle
Au 20e siècle, plusieurs premières mondiales liées au développement des télécommunications ont eu lieu dans la région. Mais la Bretagne a perdu son avance avec l’arrivée d’internet.
« C’est avec une satisfaction profonde que nous inaugurons ce symbole de la très grande réussite qui vient de se révé-ler à Pleumeur-Bodou. »
19 octobre 1962. Le général de Gaulle est présent au nouveau centre de télécommunication par satellite installé à Pleumeur-Bodou, près de Lannion. Son discours survient trois mois après une première mondiale. À 0 h 47, dans la nuit du 10 au 11 juillet 1962, la station de Pleumeur-Bodou a réceptionné des images télévisées américaines, transmises en direct par le satellite Telstar. Cette prouesse marque la naissance de la mondovision, soit la possibilité de diffuser en simultané un programme dans plusieurs pays. « À cette époque, la télévision existait, mais peu de personnes possédaient un poste. En 1962, les Trente Glorieuses ont aidé ce marché à prendre de l’ampleur », raconte Patrice Carré, historien et consultant pour la Cité des télécoms. L’exploit de Pleumeur-Bodou offre une notoriété internationale au Cnet1 de Lannion. Plusieurs entreprises du secteur viennent s’installer dans la région pour y profiter de l’excellence scientifique.
Des liaisons électroniques
La Bretagne passe d’une zone rurale et enclavée à un territoire attirant et innovant. « En 1960, l’industrie électronique emploie 200 personnes en Bretagne. Vingt ans plus tard, ce chiffre passe à 12 800 dont près de 6 000 juste pour les Côtes d’Armor », illustre Patrice Carré. Cette prouesse a été possible grâce à un concours de circonstances. Dans le contexte d'après-guerre, le Cnet, jusqu’alors installé en région parisienne, cherche à s’implanter dans une nouvelle zone. Plusieurs villes, dont Grenoble, sont dans la course. Mais Lannion rafle la mise en 1960.
Et pour cause, le directeur du Cnet Pierre Marzin y est né. La ville bretonne possède un autre avantage de taille : durant la guerre, les Allemands y ont construit un aéroport pour bombarder les Anglais, ce qui va faciliter les liaisons avec Paris. Suite à cette implantation, de petites équipes de recherche s’installent dans les villes alentour telles que Perros-Guirec ou encore Trégastel. Grâce à son éloignement de la capitale, le centre de Lannion favorise l’expérimentation de nouveaux domaines comme... l’électronisation. Dans les années 1960, les liaisons téléphoniques sont assurées par des standardistes, chargés de brancher des prises jack manuellement en fonction de la ligne à joindre. En 1965, l’équipe de recherche sur les machines électroniques (RME) met au point le premier prototype de commutateur2 capable de réaliser cette liaison sans pièce mécanique. La Société lannionnaise d'électronique se charge des étapes d'industrialisation et cet outil est inséré dans le réseau à Perros-Guirec et Lannion en 1970. C'est le premier réseau au monde avec un commutateur tout électronique.
L’émergence du numérique
Loin de se reposer sur ses lauriers, le Cnet mène en parallèle des recherches intenses sur la modulation par impulsions et codage (MIC). L’information n’est plus transportée par un système analogique où le signal électrique transporte une information unique, mais elle se trouve codée par des nombres (0 ou 1). Grâce à ces suites mathématiques, une seule liaison peut inclure différents modes de communication : des voix, des images et d’autres services comme le mini-message, l'ancêtre du SMS. Inauguré en 1972, le premier réseau de ce type relie Lannion, Paimpol et Tréguier. « Cette numérisation a ouvert la voie au monde informatique d’aujourd’hui », précise Jean Urban, président d’Armorhistel3.
L'avènement d’internet
Au début des années 1980, le CCETT4 de Rennes s’appuie sur ce réseau et sur son expertise en imagerie pour inventer le fameux minitel. Il sert au départ d’annuaire téléphonique, mais ses applications vont vite se multiplier, avec la consultation des horaires de trains, ou encore la possibilité de discussions sulfureuses via le minitel rose. L’Ille-et-Vilaine devient le premier département à démocratiser l’appareil. Plusieurs centaines de milliers de raccordements sont produits pour atteindre une couverture nationale en 1990. Ses promoteurs ambitionnent d’en faire le réseau universel. Mais au début des années 2000, les différents services de communication migrent progressivement vers le réseau internet qui offre l’avantage de pouvoir relier les ordinateurs entre eux. Le déclin s'amorce. « Il fallait établir des normes pour voir naître un réseau mondial. Ce n’est pas toujours la meilleure technologie qui triomphe, car les facteurs politiques et économiques pèsent énormément, explique Jean-Yves Merrien, ancien membre du CCETT. À l’inverse, en photographie le format “ JPG ” élaboré à Rennes a été choisi pour être la norme internationale. » L’âge d’or des télécoms bretonnes est bel et bien terminé depuis les années 2000, avec la disparition de la plupart des grandes entreprises du milieu, comme Alcatel5. Témoins de ce passé, plusieurs écoles d’ingénieurs restent aujourd’hui présentes sur le territoire comme l’ENSSAT6 à Lannion, l’ENSTB7 à Brest, ou encore l’IUT Télécoms de Saint-Malo.
1. Centre national d'études des télécommunications, devenu aujourd’hui Orange Labs.
2. Cet équipement regroupe plusieurs segments du réseau informatique. Il permet de relier certains circuits entre eux afin de créer des liaisons.
3. Association bretonne qui œuvre pour la mise en valeur des télécommunications.
4. Centre commun d'études de télévision et télécommunications.
5. Rachetée par le groupe finlandais Nokia en 2015.
6. École nationale supérieure des sciences appliquées et de technologie.
7. École nationale supérieure des télécommunications de Bretagne.
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest