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À la recherche d'une Celtie enchantée

N° 400 - Publié le 30 mai 2022

La péninsule armoricaine est très souvent associée aux Celtes. Ces conquérants européens ont laissé de discrètes traces que les historiens, archéologues et linguistes décryptent pour établir la vérité… Ou les vérités.

Légendes, triskels, druides modernes… La Bretagne regorge de traditions et de symboles associés au mode de vie celtique. À l’origine de cette identité culturelle et linguistique, un peuple mystérieux : les Celtes.

Leur civilisation a progressivement émergé en Europe au début de l’âge du Fer, 800 ans avant notre ère. Elle s’étendait alors de la Turquie jusqu’à l’Espagne, en passant par la France et l’Allemagne. Les hommes et les femmes de cette grande communauté formaient des tribus distinctes, mais partageaient une histoire commune. Par exemple, ils s’accordaient sur les réseaux d’échanges, d’alliances et d’influences. Puis, ils adoptaient des façons de penser, des rituels, des outils et même des arts figuratifs similaires. « Les Celtes ont une histoire poreuse et des cultures interconnectées. Il n’existe pas une population originelle qui aurait rayonné ou se serait déployée par le simple biais de migrations, constate Joseph Le Gall, archéologue à l’Inrap1 de Rennes. Définir un Celte revient à demander à une personne dans 2 000 ans de décrire un Européen : ce serait sûrement difficile. » De plus, les faits archéologiques, historiques ou linguistiques s’accordent, s’entremêlent ou divergent totalement.

Pas de langue écrite

L’épopée des Celtes à l’échelle de la Bretagne et même de l'Europe s’avère très complexe à retracer. L’Histoire vit à travers les écrits ; or, il n’existe aucun texte rédigé par un auteur qui s’est désigné comme celtique. Les Celtes ne disposaient pas de langue écrite. Pour des raisons d’interdits religieux, la transmission de la culture était seulement orale et réalisée par les bardes et druides. Afin de comprendre cette civilisation, les chercheurs s’appuient donc sur les récits romains, dont ceux de Jules César, et grecs comme ceux du géographe et historien Hérodote. « Du 6e au 3e siècle avant notre ère, les textes désignent les Celtes sous le terme de Keltoï, comme des populations vivant en Europe centrale et occidentale », indique le chercheur. Ce n’est qu’à partir du 4e siècle avant notre ère que les Osismes, une tribu gauloise2 qui peuplait le nord-ouest de la péninsule armoricaine, sont mentionnés pour la première fois dans des écrits grecs dont ceux de l’explorateur Pythéas.

Si les preuves manuscrites semblent rares, celles archéologiques sont plus riches. Par exemple, les ornementations d’armes et d’objets du quotidien retrouvés sur plusieurs sites à travers l’Europe montrent qu’il y a eu deux importantes cultures celtiques. L’esthétique décorative et figurative de la première, appelée Hallstatt (800 à 450 av. J.-C.), se distingue par ses motifs géométriques. La deuxième, La Tène (450 à 25 av. J.-C.), évolue en un art très stylisé, fait de courbes et de contre-courbes. Les artefacts découverts lors des fouilles archéologiques en Bretagne semblent d’ailleurs appartenir à cette seconde période celte. Puis, après la conquête de la Gaule en 52 av. J.-C., la culture matérielle celtique disparaît à la faveur des mœurs romaines et méditerranéennes.

LAURENT GUIZARD

Hervé Le Bihan et Joseph Le Gall (de gauche à droite) remontent le temps pour nous présenter des faits historiques et linguistiques.

Communautés insulaires

Si l’histoire s’arrêtait là, la Bourgogne serait autant une terre de Celtes que la Bretagne. Seulement voilà, dès le 5e siècle de notre ère, un mode de vie celtique semble émerger à nouveau sur la péninsule armoricaine. Ce récit est notamment corroboré par certaines traces matérielles qui s’apparentent à l’art celtique. « Au début du Moyen-Âge, des liens s’affirment entre les populations des côtes de la Manche, précise Joseph Le Gall. À l’ouest de l’Armorique, le style de vie, comme certains modes de construction et d’organisation, diffère parfois du pays Franc et se rapproche de celui retrouvé en Grande-Bretagne. » Les découvertes archéologiques3 indiquent ainsi que les communautés insulaires du sud de l’Angleterre interagissaient avec celles de l’ouest de la Bretagne vers le 5e siècle. D’ailleurs, ces liens privilégiés sont à l’origine de la langue bretonne. Lorsque les populations d’outre-Manche ont émergé en Armorique, elles ont apporté avec elles leurs cultures dont le brittonique, une langue celtique. À cette période, la péninsule bretonne était mixte d’un point de vue linguistique : le latin et le gaulois étaient parlés. Au gré de ces influences, le breton s’est forgé. « Cette langue a également été en contact avec le gaélique d’Irlande ou encore le néerlandais, l’anglais ou l’allemand », ajoute Hervé Le Bihan, chercheur en linguistique à l’Université Rennes 2. Durant le Moyen-Âge, les populations de l’Armorique sont bretonnantes. La langue est même considérée haute, car réservée aux élites, jusqu’au début du 12e siècle. Mais à compter des années 1950 sa transmission familiale va cesser, faisant du français la langue dominante.

Vocabulaires et syntaxes

Depuis, le breton continue d’évoluer doucement au fil des rencontres. Aujourd’hui, il partage toujours des vocabulaires et syntaxes avec le cornique et, dans une moindre mesure, le gallois… deux langues qui découlent aussi du brittonique. « Elles utilisent toutes un terme particulier pour qualifier le vert naturel, comme celui du goémon4. En Armorique, ce mot est “glaz” », note Hervé Le Bihan. Il semble clair que le breton fait partie des langues vivantes celtes5. Finalement, à la question “la Bretagne est-elle celtique de nos jours ?”, la réponse serait affirmative selon la réalité linguistique. C’est d’ailleurs le breton qui a permis à la péninsule armoricaine d’accéder au rang des nations celtiques6, même si seulement 180 000 habitants7 sont actuellement bretonnants. Paradoxalement, la langue française comprend aussi un grand nombre de mots celtiques8.

Au final, l’imaginaire collectif s’attache à l’idée d’une culture celtique en Bretagne bien qu’elle soit souvent confondue avec l’identité bretonne. Si cette confusion persiste, c’est parce que le terme “celte” qualifie une civilisation ancienne, mais aussi les locuteurs des langues celtiques modernes. En tout cas, une chose est sûre : le destin des Keltoï fascine toujours !

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Institut national de recherches archéologiques préventives.
2. Tous les Gaulois sont des Celtes mais pas l’inverse.
3. Les céramiques retrouvées dans le Finistère ont été fabriquées localement mais présentent des correspondances évidentes avec certaines productions britanniques.
4. Mélange d’algues exploitées par les humains.
5. Avec le cornique, le gallois, l’irlandais, le gaélique écossais et le mannois.
6. Avec l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles, la Cornouailles et l’île de Man.
7. Pour 3,33 millions d’habitants en Bretagne.
8. Par exemple le mot mouton, du gaulois multo.

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