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LAURENT GUIZARD

Sur les traces de la police scientifique

N° 404 - Publié le 29 novembre 2022

Magazine

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Le métier de ces policiers spécialisés fascine les scénaristes de télévision. Des agents bretons racontent la réalité du terrain.

Tout commence par un appel au 17. « Allô, il s’est passé quelque chose de grave… »
Au centre d’information et de commandement du commissariat, l’opérateur recueille les premières informations par téléphone. Que s’est-il passé ? Des tirs, un homicide ? Où, quand ? Il s’empresse de transmettre les éléments à ses collègues en patrouille. Puis il compose le numéro de la brigade criminelle, suivi de celui du service départemental de police technique et scientifique (SDPTS). À Brest, Hélène Le Nalio est tirée de son sommeil. Elle est d’astreinte cette semaine. Mais l’affaire semble grave, le matériel du service départemental ne suffira pas. Alors une autre sonnerie retentit dans l’aile nord de l’Hôtel de Police de Rennes : les renforts du service régional sont attendus de toute urgence à l’autre bout de la Bretagne. Yvonnick Robert, chef du SRPTS1 embarque dans un camion banalisé qui file à travers la nuit. En attendant, les agents de la police-secours évacuent les badauds et sécurisent les lieux. Si bien qu’à leur arrivée, les fonctionnaires de la police scientifique sont accueillis par des banderoles jaunes délimitant leur zone de travail. Combinaisons stériles enfilées, ils peuvent enfin entrer en scène.

Protocole de terrain

Un tel scénario illustre le quotidien de la police scientifique. En France, ils sont plus de 4 000 à intervenir sur les lieux d’infraction ou à réaliser des analyses en laboratoire. « Mais pas les deux à la fois. Ce sont deux spécialités différentes », précise Hélène Le Nalio. Les laboratoires publics, où exercent celles et ceux que l’on appelle les experts, sont au nombre de cinq et se trouvent à Paris, Lille, Lyon, Toulouse et Marseille. La Brestoise, quant à elle, est agent de terrain. Elle peut être appelée pour des délits, comme des vols de véhicules ou des cambriolages, aussi bien que pour des crimes. Qu’il s’agisse de viol, d’homicide ou d’incendie volontaire, elle respecte toujours un protocole strict sous l’oeil attentif d’un officier de police judiciaire (PJ). « La recherche de traces et indices commence par une exploration méthodique de la scène », raconte t-elle. Devant chaque objet ou élément susceptible d’être utile à l’enquête, elle place un petit plot jaune numéroté, appelé cavalier. Puis, avant de toucher quoi que ce soit, elle doit immortaliser les lieux.

Elle les photographie sous toutes les coutures et établit des plans comprenant la taille exacte des meubles et leur distance avec un éventuel cadavre. En cas de crime, les services rennais dépêchés sur place installent leur caméra à 360° qui permettra plus tard d’effectuer des visites virtuelles.
« C’est une technologie très utile car certaines reconstitutions peuvent avoir lieu plus d’un an après. »

Chaque chose en son temps

Cette première étape terminée, les techniciens passent aux prélèvements. Là encore, le protocole commande de procéder selon un ordre précis. « Il faut toujours commencer par les traces les plus fragiles, comme les odeurs corporelles et les résidus de tir », indique Yvonnick Robert. La science des odeurs s’appelle l’odorologie. En criminalistique, elle consiste à appliquer un tissu enrobé de papier aluminium sur les sièges de voiture ou les coussins de canapé afin de capter l’odeur primaire2 des humains. Des chiens spécialement entraînés permettront de vérifier la correspondance de ces odeurs avec celles des principaux suspects. Pour recueillir la poudre émise suite à la déflagration d’une arme à feu, le policier utilise des tamponnoirs, objets cylindriques équipés d’une surface adhésive qu’il applique sur les mains et les vêtements des personnes impliquées (victimes, témoins, suspects...). En laboratoire, les experts étudieront la composition chimique de cette poudre ainsi que la concentration des différentes molécules. Ils pourront notamment estimer la distance entre chaque individu et le point de tir.

Faire parler l’ADN

Viennent ensuite les indices les plus systématiquement recherchés : fluides corporels et empreintes. « Pour les traces papillaires, qui correspondent aux marques laissées par les doigts et les paumes de mains, j’utilise une poudre magnétique noire qui permet de les reproduire sur un transfert puis de les ajouter au fichier automatisé des empreintes digitales », raconte Hélène Le Nalio. « Quant aux prélèvements de sang, sperme ou salive, nous les effectuons grâce à des écouvillons semblables à ceux utilisés pour le dépistage du Covid-19 », signale Yvonnick Robert. Tous les objets transportables et susceptibles de contenir de l’ADN, comme des mégots, du linge ou une poignée de tiroir, sont placés sous scellés par les agents de la PJ. Mais surtout pas dans des sacs transparents comme dans les films ! « Le plastique risque de dégrader le matériel génétique. Le papier kraft, plus respirant, est un moyen de conditionnement beaucoup plus adapté », insiste le Rennais.

Toutes ces preuves potentielles seront ensuite envoyées en laboratoire. Les experts y réaliseront notamment le séquençage de 24 segments d’ADN non-codant3 pour les comparer au fichier national et aux prélèvements effectués sur les suspects. Pour détecter des traces infimes de stupéfiants ou poisons dans les liquides physiologiques, les policiers pourront également recourir à la spectrométrie de masse, une technique qui consiste à identifier les molécules grâce à la masse de leurs ions. « D’une très grande précision, cette méthode permet d’observer absolument tout ! » assure Nelly Kervarec, responsable de la plateforme de spectrométrie de masse à l’Université de Bretagne Occidentale. Combien de temps faudra-t-il pour obtenir les résultats ? « Ces opérations ne prennent que quelques heures chacune mais les délais dépendent surtout de la charge de travail des laboratoires et du niveau de priorité de l’enquête », explique Sandrine Laurent, déléguée zonale ouest du SNPS4.

Et après ?

Une fois les indices empaquetés et leurs combinaisons stériles jetées à la poubelle, Hélène Le Nalio et Yvonnick Robert doivent encore photographier toutes les étapes de l’autopsie dans un institut médico-légal et rédiger un rapport d’intervention. Puis, des années plus tard parfois, témoigner lors du procès pour expliquer leurs méthodes devant la Cour. Un métier passionnant, mais certainement pas de tout repos !

 

Pour aller plus loin

ALEXANDRA D’IMPERIO

1. Service régional de police technique et scientifique.
2. Unique à chacun, comme l’ADN.
3. Des séquences qui ne sont pas traduites en protéines ou qui n’ont pas de fonction biologique identifiée.
4. Service national de police scientifique.

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