Les sciences modernes, filles du colonialisme

Les coulisses des collections scientifiques

N° 410 - Publié le 26 mai 2023
Illustration d'un Galago de Sénégambie extraite de Faune de la Sénégambie (Alphonse Trémeau de la Rochebrune, 1883).

 

Pourquoi les pays riches détiennent-ils un monopole de la connaissance ?
« Une réponse est à chercher du côté de la colonisation qui a créé un rapport de domination via l’appropriation des ressources naturelles et humaines, mais aussi une production de sciences à partir d'objets ou de savoirs autochtones », explique Déborah Dubald, chercheuse à l’Université de Strasbourg, qui a travaillé sur l'histoire du Muséum de Nantes. Ce processus s'illustre parfaitement avec le cas du médecin britannique Hans Sloane qui, au 18e siècle, s’est approprié le savoir des esclaves sur les plantes médicinales en Jamaïque pour développer des traitements et construire fortune et réputation. Puis, avec l'institutionnalisation des musées, le 19e siècle a vu se développer une collecte massive, parfois jusqu'à l'absurde. Des consignes ont progressivement cadré ces collectes pour ramener des spécimens en bon état en Europe. Ainsi, en 1824, un guide expliquait que les mammifères de petite taille devaient être enfermés dans des bocaux remplis d'alcool.

Ressources au Sud, patrimoine au Nord

Cette logique asymétrique de prélèvement de ressources se perpétue aujourd'hui. « Tout en laissant de côté les savoirs autochtones de ces pays, les Occidentaux cherchent à produire, en laboratoire, des connaissances qu'ils considèrent plus légitimes, à partir des ressources biologiques issues de pays des Suds », remarque Alexis Zimmer, spécialiste d'histoire de la santé et de l'environnement à l’Université de Strasbourg. De la même manière, « les collections d'Histoire naturelle et ethnologiques européennes détiennent une grande partie du patrimoine scientifique mondial. Si un paléontologue péruvien veut travailler sur un spécimen du Pérou, il va devoir se référer à l'holotype1 conservé en Europe », ajoute Déborah Dubald. Le chemin semble encore long pour sortir des schémas coloniaux.

MATTHIEU STRICOT

1. Exemple physique unique d'un organisme, connu pour avoir été utilisé lorsque l'espèce a été formellement décrite.

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