« La colocation, une manière d’étudier la société »

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N° 421 - Publié le 29 août 2024
© LAURENT GUIZARD

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À la rentrée 2023, la métropole rennaise accueillait 73 586 étudiants, et pourrait en compter jusqu’à 77 500 à l’horizon 20301. Comme dans la plupart des villes universitaires, la tension immobilière s’accroît d’année en année.

Face aux difficultés pour se loger, nombreux sont ceux qui choisissent la colocation. Sociologue au laboratoire Arènes (Rennes) et spécialiste du logement, Emmanuelle Maunaye décrypte ce phénomène.

 

Comment expliquer que les jeunes soient si vulnérables sur le plan du logement ?


Ils sont en effet les premières victimes de la crise du logement, leurs spécificités font qu’ils y sont confrontés de manière très brutale. Ce sont des populations assez mobiles, qui ne restent pas forcément longtemps au même endroit et peuvent avoir besoin de deux appartements en cas d’alternance loin de l’école. Souvent, ils n’ont ni emploi ni ressources et sont donc très dépendants de la famille, que ce soit pour payer le loyer ou avoir des garants. En fait le marché du logement n’est pas adapté aux jeunes.

 

Pourtant, avoir un « chez-soi » joue un rôle majeur à ce moment de la vie ?


L’entrée dans le premier appartement fait en effet partie des étapes de la construction de l’adulte. La jeunesse est un moment de prise d’autonomie, c’est notamment en se détachant des parents que l’identité se forme. Avec l’exemple du logement, on remarque que les jeunes sont confrontés à des injonctions contradictoires : on leur demande d’être autonomes mais dans les faits ils sont tributaires de la solidarité familiale, c’est un peu schizophrène. C’est aussi encouragé par les politiques publiques qui, en France, sont quasi-exclusivement familiales. Les bourses, par exemple, dépendent des revenus des parents.

 

Donc la colocation est une solution pour pallier ces vulnérabilités ?


Elle permet de payer moins cher, d’avoir un espace plus grand et souvent moins excentré que ce qu’un étudiant aurait pu avoir seul. Mais les motivations ne sont pas uniquement matérielles. Dans les entretiens que je mène pour mes recherches, j’entends souvent le fait de ne pas vouloir vivre seul et l’importance de valeurs comme la communication, le partage ou encore l’entraide.

 

Mais la colocation n’est pas forcément réservée aux étudiants…


Oui, certaines personnes n’envisagent pas la colocation comme un passage temporaire lié aux études mais bien comme une manière d’habiter sur le long terme. À travers ça, elles interrogent les normes de passage à l’âge adulte, le fait de ne pas vouloir s’enfermer dans le schéma classique « couple, maison, chien, enfant ». Habiter devient un choix politique, qui s’articule avec la volonté de donner un sens à son existence via la communauté. Il y a aussi des gens qui sont en couple mais revendiquent le fait de vivre en colocation chacun de leur côté. Ça s’accompagne d’un discours qui distingue la vie amoureuse et le fait de vivre ensemble. En fait, la colocation est comme une mini société à partir de laquelle on peut étudier l’évolution des rapports au couple, à l’amitié et à la famille.

Violette Vauloup

1. Selon les données du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et les estimations de l'Audiar.

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