La santé mentale des ados en berne

L'adolescence, une crise ?

N° 422 - Publié le 24 septembre 2024
© LISA5201 / ISTOCK

Depuis quelques années, la santé mentale des adolescents se dégrade. Mais qu’est-ce qui pèse donc si lourd sur les épaules de ceux qui ne sont plus des enfants sans être encore des adultes ?

De la sixième à la terminale, plus d’un élève sur dix présente un risque important de dépression en France. Le constat est alarmant, mais il n’est guère surprenant. Le bien-être des adolescents se dégrade dès le collège et ne s’améliore pas au lycée. « À cette période, ce qui relève de la santé mentale est le premier facteur de morbidité1 et le suicide la deuxième cause de mortalité2 », remarque Emmanuelle Godeau, enseignante-chercheuse à l’EHESP3, à Rennes, et coordinatrice de l’enquête Enclass4.

Épidémies de symptômes


Angoisse, problèmes de sommeil, idées noires… les raisons qui mènent les jeunes à chercher de l’aide sont nombreuses. Mais après tout, « il est peut-être normal de ne pas se sentir très bien, avance la chercheuse. L’adolescence est un moment où l’on prend conscience de beaucoup de choses, on commence à réfléchir comme un adulte et de nouvelles émotions telles que le désir ou l’amour apparaissent ». Pas étonnant qu’elle engendre une crise existentielle, puisque tout change.

À commencer par le corps, transformé sous l’action des hormones. Une nouvelle peau qu’il n’est pas toujours simple d’apprivoiser, et qui altère inévitablement le regard que l’on porte sur soi. D’ailleurs, le corps est extrêmement lié à la santé mentale. 51 % des collégiens et 58 % des lycéens sont concernés par des plaintes somatiques et psychologiques, comme des maux de dos, de tête ou des étourdissements.

Psychologue à Brest, où elle s’est notamment spécialisée dans le suivi des adolescents, Mathilda Tabeau remarque que les symptômes physiques son souvent la porte d’entrée vers un accompagnement psychologique. « Quand le sujet n’arrive pas à verbaliser son mal-être, il arrive que le corps parle à sa place. » Or, les adolescents ont souvent du mal à nommer leurs émotions. « Ils disent “ça va” ou “ça va pas trop”, mais si tout reste enfoui, ça finit par déborder et exploser », poursuit la psychologue. Et cela passe souvent par le corps, à travers des scarifications ou des troubles du comportement alimentaire (TCA) par exemple.

Ces derniers touchent d’ailleurs essentiellement les filles. « On sent que le poids reste important, il faut ressembler aux autres, ne pas trop s’écarter de la norme », observe Mathilda Tabeau. D’après Laetitia Belle, professeure en psychopathologie et clinique psychanalytique à l’Université Rennes 2, une partie de l’explication se trouve sur les réseaux sociaux, « où l’image, devenue tyrannique, promeut un corps filigrane de plus en plus mince, propageant des diktats de beauté qui ne sont certes pas nouveaux, mais omniprésents ». Des images si relayées qu’elles peuvent entraîner des « épidémies de symptômes, comme les TCA, sur la base de l’identification à un modèle ». Le corps peut donc à la fois être une des sources du mal-être et une manière de l’exprimer.

Globalement, les chiffres montrent que les adolescentes présentent une santé mentale plus fragile et un niveau de bien-être moins élevé que les garçons, par ailleurs conditionnés depuis l’enfance à ne pas dire qu’ils vont mal. Pour Emmanuelle Godeau, il ne faut pas négliger le poids des violences sexistes et sexuelles sur les adolescentes. « La peur de sortir, le sentiment d’une menace permanente… tout cela affecte le bien-être. D’autant plus que les jeunes filles ne sont pas habituées à la manière dont des hommes réagissent face aux corps des femmes, cette prise de conscience peut générer du mal-être », souligne la chercheuse.

Le droit à l’erreur 


À Brest, dans le cabinet de Mathilda Tabeau, de plus en plus de jeunes s’avouent perdus professionnellement. « Entre les choix qu’on leur demande de faire très tôt, la pression des parents et la peur de ne pas s’épanouir dans le futur travail, c’est comme s’ils ne s’autorisaient pas le droit à l’erreur », soulève la psychologue. Un poids qui ne pesait peut-être pas si lourd sur les épaules des générations précédentes. « Le modèle individualiste promu par la société pèse lourd sur les épaules des adolescents : on dit aux gens qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes leurs réussites mais aussi leurs échecs », décrypte Emmanuelle Godeau.

« Entre 2018 et 2024, les chiffres de la santé mentale des jeunes se sont sérieusement dégradés », poursuit la chercheuse. Déjà amorcée avant le Covid, la tendance a été accentuée par la pandémie, suivie d’une série de bouleversements : guerre en Ukraine, crise économique, urgence climatique… Des maux qui affectent aussi les adultes, mais peut-être plus durement encore ceux qui acquièrent la capacité à se projeter et qui réalisent que c’est de leur avenir dont il est question. Qui a dit que l’on n’était pas sérieux à 17 ans ? 

De la chatouille à la flambée


Le monde va mal, les ados aussi et la tendance ne se limite pas à la France. Mais derrière les chiffres on peut voir une déstigmatisation de la maladie psychique. « On peut maintenant dire que l’on voit un psy et prend des médicaments sans être taxé de fou, soulève Emmanuelle Godeau. Et peut-être que les adultes écoutent plus les ados même si cela se heurte à un manque cruel de moyens, les professionnels de santé n’arrivent pas à répondre à toutes les sollicitations. »

Pourtant, les enjeux sont immenses. « Plus on accompagne, plus on peut prévenir les risques d’addiction et de souffrance psychique », insiste Mathilda Tabeau. L’adolescence est une phase d’expérimentation et de prise de risques, où l’on marque une rupture avec ses parents en cherchant ses limites. À travers l’alcool, la drogue ou la vitesse au volant, « on expérimente son être mortel, mais la chatouille peut devenir flambée d’essence », souligne Laetitia Belle. C’est en effet la période propice pour s’enfermer dans des pratiques à risques, car tout le monde expérimente en même temps. Paradoxalement, c’est probablement quand on se croit immortel qu’on est le plus vulnérable. Reste une solution : parler. Et pour les adultes ? Écouter.

Violette Vauloup

1. À ne pas confondre avec la mortalité, la morbidité désigne ce qui est relatif à une maladie.
2. Après les accidents.
3. École des hautes études en santé publique.
4. Elle étudie tous les deux ans les comportements de santé et le bien-être d’élèves, de la sixième à la terminale.

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