Des hommes et des forêts
À la fois garde-manger, refuges et ressources, les forêts ont permis aux villes et aux nations de se développer, leur destin se liant à celui des humains. Des modes de vie à l’architecture en passant par l’industrie, elles ont contribué à façonner nos sociétés.
31 % des terres émergées de notre planète sont couvertes de forêts, soit 4,06 milliards d’hectares. Bien qu’ils soient inégalement répartis sur le globe (plus de la moitié se trouve dans cinq pays uniquement1) et d’apparences fort différentes, ces écosystèmes partagent tous une partie de leur histoire et de leur avenir avec l’humanité. Depuis des centaines de millions d’années, les forêts évoluent, traversent des crises et changent d’apparence. Mais voilà quelque temps que le climat n’est plus le seul à modeler ces milieux. L’humain est entré en scène.
Pollen fossilisé
Néandertal, qui a vécu il y a 350 000 à 40 000 ans dans toute l’Eurasie, les utilisait déjà comme garde-manger et source de combustible. « L’étude des charbons de bois et des restes osseux retrouvés sur des sites préhistoriques nous le confirme », assure Guillaume Guérin, chercheur en archéologie au laboratoire Géosciences Rennes. « Mais il n’y a pas toujours eu de forêts dans les paysages où il a évolué, par exemple lors de la dernière grande glaciation qui a démarré il y a environ 75 000 ans », poursuit le scientifique. Alors, les néandertaliens se sont adaptés. Ils ont développé de nouvelles techniques de chasse pour s’attaquer aux troupeaux de rennes ou de chevaux qui peuplaient les steppes et ont utilisé des os d’animaux en guise de combustible. La présence de forêts, comme leur absence, a influencé les modes de vie.
Cette grande glaciation qui a forcé l’adaptation de Néandertal et ses contemporains s’est achevée il y a environ 11 000 ans. « Il y avait alors des glaciers sur le Jura, les Alpes et les Pyrénées et des steppes sur le reste du territoire, explique Chantal Leroyer, palynologue au Creaah2, à Rennes. Au fur et à mesure que le climat s’est radouci, les arbres ont reconquis le terrain. » Les chercheurs parviennent à reconstituer les évolutions du paysage en étudiant l’enveloppe des grains de pollen fossilisés dans le sol. C’est ainsi que l’on sait que le pin et le bouleau furent les premières essences à repeupler les steppes, suivies du noisetier, du chêne et de l’orme puis du tilleul et du hêtre. Et à partir du Néolithique, il y a environ 7 000 ans, les traces de l’activité humaine sur les forêts deviennent de plus en plus évidentes.
« C’est la période de la sédentarisation, des débuts de l’agriculture et de la domestication des troupeaux », note la chercheuse. Avec le temps, la pression sur les forêts s’est accentuée. Les besoins ont augmenté en même temps que la population et le développement de nouvelles pratiques comme la métallurgie.

© SABENA JANE BLACKBIRD / ALAMY
Fossiles, empreintes, pollen… Les plantes laissent des traces de leur passage sur Terre.
« Les premières traces de travail du fer dans la forêt de Paimpont, en Bretagne, remontent entre -700 et -600, mais on en retrouve dans toute la France », soulève Jean-Charles Oillic, docteur en archéologie à l’Université de Rennes. Le minerai était placé dans des fours avec du charbon, et un processus physico-chimique permettait d’isoler le fer. « Comme cela nécessitait beaucoup de bois, les ateliers étaient directement installés en forêt », ajoute le spécialiste. L’activité s’est progressivement intensifiée, en même temps que les défrichements. L’exploitation du bois a certes permis le développement et l’enrichissement des sociétés, mais « certaines forêts ont été dévorées », remarque Vincent Bernard, dendrochronologue3 au Creeah, à Rennes. Notamment durant l’Antiquité : « Les Gaulois étaient de grands agriculteurs et de grands métallurgistes », souligne Chantal Leroyer. En Gaule, la période fut marquée par un fort recul des forêts. Une pression qui s’est poursuivie avec la romanisation, laquelle a par ailleurs apporté des changements dans les pratiques. « Avant, les murs étaient souvent construits en terre et en bois tressés, illustre Magali Toriti, anthracologue4 au Creaah, à Rennes. Les Romains ont importé de nouvelles techniques avec des murs en pierre et d’autres formes de charpentes en bois. » Et ce sont aussi eux qui ont introduit le châtaignier en France, pour la culture de son fruit !
S’il est impossible de dater les premières mesures de gestion forestière, il ne fait pas de doute que les pratiques ont été de plus en plus organisées. « À partir du 12e siècle par exemple, les besoins en bois de l’ère gothique étaient tels qu’ils ont induit de profonds changements dans les modes de gestion sylvicole afin de produire plus rapidement des bois parfaitement calibrés », analyse Vincent Bernard. Et au siècle suivant, des ordonnances royales interdirent notamment le pâturage des moutons, chèvres et chevaux en forêt, préjudiciables à la pérennité de la ressource forestière « dont dépendait une grande part de l’économie médiévale », décrypte le chercheur.
Mais sa surface a continué de reculer, faisant craindre de grandes pénuries. Si bien qu’au 17e siècle, Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, déclarait que « la France périra faute de bois ». Des règlements très sévères ont alors été mis en place et certains Français ont dû se tourner vers la tourbe pour se chauffer. Ce n’est que dans les années 1830 que la surface forestière française a atteint son niveau le plus faible.
Changements inédits
Politique, économique, culturelle, sociale… L’histoire des hommes et des forêts est globale. Toutes les sociétés humaines se sont appuyées sur leur exploitation à des degrés divers pour se développer, jusqu’à les mettre en danger. Pourtant, ces écosystèmes sont indispensables au maintien de conditions vivables sur Terre. « En France, nous sommes aujourd’hui dans une phase historique de hausse de la surface forestière, note Frédéric Gosselin, chercheur en écologie forestière à l’Inrae5, à Nogent-sur-Vernisson (Loiret). Mais elle stocke moins de carbone, notamment parce que les sécheresses sont plus fréquentes. » Menacées par le dérèglement climatique, la surexploitation ou encore la multiplication d’espèces invasives, les forêts font face à des changements d’une rapidité inédite. Sauront-elles s’adapter ? Une chose est sûre, c’est bien l’humain qui écrit le prochain chapitre.
1. Russie, Brésil, Canada, États-Unis et Chine.
2. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
3. La dendrochronologie est une technique de datation qui consiste à étudier les cernes du bois.
4. L’anthracologie consiste à étudier les charbons de bois, notamment dans des contextes archéologiques.
5. Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest