Urbex : exploration de l’abandon

Grand angle

N° 427 - Publié le 3 mars 2025
© AUDE LE GALLOU

Depuis quelques années, la pratique suscite un engouement grandissant. De la simple recherche du frisson d’adrénaline à l’enquête historique, l’exploration de lieux désaffectés invite à repenser la notion d’abandon et le rôle de ces sites à la marge.

Un manoir déserté, une usine délaissée, une église ouverte à tous les vents… On les imagine silencieux, ces lieux abandonnés. Comme si le temps les avait rendus muets. Les années sont passées, le vent s’y est engouffré, la poussière s’y accumule et parfois, les traces de passage aussi, symptômes parmi d’autres de la vie qui continue de traverser ces endroits aux frontières de l’habité, que certains explorent.

Vestiges des temps modernes


« Au sens large, l’urbex – ou exploration urbaine – concerne tous les espaces cachés et difficilement accessibles comme les toits, les souterrains ou les grues. Une définition plus restreinte limite la pratique aux lieux abandonnés », indique Aude Le Gallou, chercheuse en géographie à l’Université de Genève et spécialiste du sujet. « Les ruines ont toujours fasciné mais ici les vestiges sont récents, l’investissement social et émotionnel est plus fort », poursuit-elle. Si la pratique s’inscrit dans un héritage relativement ancien, elle s’est formalisée dans les années 1990, autour de la figure de Jeff Chapman, explorateur urbain canadien connu sous le pseudonyme de Ninjalicious, à travers son fanzine1. Dans le même temps, l’émergence d’Internet a permis à des communautés de se créer et trois règles sont apparues : ne pas divulguer les lieux, ne pas abîmer et ne rien emporter. « Mais que signifie avoir des règles dans une pratique illégale ? », soulève Aude Le Gallou.


© AUDE LE GALLOU
Longtemps, seules les ruines anciennes ont fasciné. Avec l'urbex, ce sont des vestiges contemporains qui sont explorés.

En effet, puisque les sites appartiennent toujours à quelqu’un, y pénétrer relève de la violation de propriété privée, « même si tous les endroits ne sont pas protégés des intrusions au même niveau et qu’il y a différents degrés de tolérance », nuance la géographe. Quoi qu’il en soit, le caractère illégal de l’urbex ne semble pas freiner l’engouement croissant pour la pratique. Depuis quelques années, difficile de ne pas remarquer l’inflation de contenus à ce sujet sur les réseaux sociaux et dans les médias, à la fois cause et conséquence d’un effet de mode difficile à quantifier. « Il est très délicat d’étudier une activité informelle, il n’existe pas de fédération française de l’urbex qui permette d’avoir une vue générale du profil des pratiquants », souligne Aude Le Gallou. Comme la plupart des chercheurs qui étudient le phénomène en France, la géographe pratique l’exploration urbaine, ce qui nourrit
ses recherches.

Adrénaline, intrépidité, performance


Discutez avec quelques urbexeurs et vous remarquerez la diversité des motivations. Souvent perçus comme des oasis de calme et des espaces de liberté, les lieux abandonnés sont parfois recherchés en guise d’échappatoires à un espace urbain ultra contrôlé. De nombreux pratiquants sont aussi attirés par l’esthétique des ruines et les photographient, à tel point qu’une véritable iconographie des lieux abandonnés voit le jour. « Mais il y a également des gens qui font ça pour l’adrénaline et qui mettent en scène leur propre intrépidité en se filmant dans des situations risquées, ajoute Aude Le Gallou. L’urbex peut être une recherche de performance physique très liée à l’exhibition d’une certaine forme de virilité. »

Enfin, d’autres le pratiquent par intérêt pour l’histoire et le patrimoine, comme Bleuenn, 22 ans. Depuis quatre ans, cette passionnée explore surtout la batterie du Bégo, dans le Morbihan. Cet ensemble de fortifications constituait l’un des sites les plus importants du Mur de l’Atlantique, sous l’Occupation. « Souvent, je visite un lieu, ça attise ma curiosité, alors je me renseigne sur son passé puis j'y retourne, raconte celle qui peut passer des heures à se documenter. Je fais des plans des bunkers sur du papier millimétré et je traduis des inscriptions ».
 

Une autre dimension de l’Histoire


Parce qu’ils conservent, parfois depuis des dizaines d'années, des traces de vie dans un contexte préservé, certains lieux abandonnés sont des mines d’or pour les historiens. Dans sa thèse, Guillaume Yverneau, doctorant en histoire contemporaine à l’Université de Caen, s’intéresse aux relations entre l’armée britannique et les civils à la Libération. « J’essaie de comprendre comment l’urbex peut être un outil pour comprendre la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle méthodologie pour accéder à des sources supplémentaires », explique le chercheur.

Il y a quelques mois, en explorant un hôtel particulier en Normandie, il a trouvé des inscriptions en anglais faites au pochoir, indiquant des types de pièces, comme Main room2. « Je me suis lancé dans des recherches sur les archives et j’ai retrouvé le dossier de réquisition de l’armée britannique pour ce bâtiment, à la Libération. Sans l’urbex, je n’aurais sans doute pas eu cette information », raconte le doctorant, pour qui il s’agit de « tirer le fil de la pelote » à partir d’indices récoltés plus ou moins au hasard sur le terrain.

Témoins vieillissants d’un passé dont ils abritent encore quelques traces, les lieux abandonnés donnent « une autre dimension à l’Histoire, assure Guillaume Yverneau. Dans une ancienne usine par exemple, on passe devant les vestiaires des ouvriers, on peut toucher les machines… c’est incarné, on voit les choses avec un autre regard que depuis la salle de lecture des archives ». Aude Le Gallou acquiesce : si les lieux abandonnés attirent, c’est en partie « parce qu’ils procurent des sensations physiques et des émotions particulières ».


© BLEUENN
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la batterie du Bégo constituait l'un des sites les plus importants du Mur de l'Atlantique.
 

Disparition programmée


Mais au fond, qu’est-ce qu’un lieu abandonné ? Le terme ne veut pas dire grand-chose. Sur les plages du Morbihan, « les constructions en béton sont posées sur la dune qui regorge de vie, je vois beaucoup d’oiseaux et de lapins, sourit Bleuenn. Et à l’intérieur la nature reprend ses droits, des colonies de chauves-souris se sont installées dans certains bunkers ». Parfois, elle s’assied en hauteur et observe les promeneurs les plus curieux s’approcher des anciennes fortifications. Quelques-unes servent de squats ou de lieux de fêtes, des adolescents s’y aventurent pour se faire peur tandis que d’autres sont prisées des artistes. Le graffeur rennais WAR! fait partie de ceux qui y ont un jour laissé leur trace.

« Derrière la notion d’abandon, il y a celle de désaffectation : c’est la perte de la fonction originelle », retrace Aude Le Gallou. Mais les lieux qui cessent de servir ne s’arrêtent pas pour autant de vivre. « L’abandon recouvre des réalités très différentes et parfois le terme est utilisé pour désigner des sites qui ne le sont plus tellement, tant ils sont connus et valorisés, même si c’est de manière informelle. On pourrait même dire que, si l’abandon correspond à la disparition totale de toute forme d’appropriation, quasiment aucun lieu n’est abandonné », pointe la chercheuse. 


© AUDE LE GALLOU
Les photos d'urbex contribuent à donner une valeur esthétique aux friches et à requalifier ces lieux dans les imaginaires collectifs.

À la lisière de l’habité, ces endroits font office de passerelle entre le passé et le présent. Au gré des passages et du temps, « des choses sont déplacées, enlevées et détruites. Rien n’est figé, les lieux évoluent perpétuellement », note Guillaume Yverneau. Dans le Morbihan, la dune avale petit à petit la batterie du Bégo, les bunkers disparaissent dans le sable. « Depuis ma première exploration il y a quatre ans, j’ai vu les lieux changer, des inscriptions de la Seconde Guerre mondiale sont maintenant recouvertes par des graffs et certains bâtiments sont devenus inaccessibles », témoigne Bleuenn. De l’érosion aux chantiers de réhabilitation, « on ne peut pas lutter contre la disparition des sites », résume Guillaume Yverneau. Leur fin n’est un mystère pour personne. Après la lente déréliction vient la disparition. Et avec elle, celle de petits fragments d’Histoire.

TOURISME SUR LES RUINES

De Détroit à Berlin en passant par le Kazakhstan, une nouvelle forme de tourisme voit le jour. Il y a quelques années, Aude Le Gallou, chercheuse en géographie à l’Université de Genève, a dédié sa thèse3 à ce « tourisme de l’abandon », soit l’ensemble des pratiques inspirées de l’urbex consistant à explorer des sites désaffectés. « Il en existe des formes très différentes mais on retrouve toujours trois points communs : l’introduction d’un rapport marchand, l’intermédiation entre le visiteur et le lieu par un prestataire ainsi qu’une forme de sécurisation, voire de légalisation, de la pratique », souligne la chercheuse.

Normalisation des marges


Ce genre de tourisme peut aider à financer une reconversion des lieux, sensibiliser à la valeur patrimoniale d’un site ou encore faire connaître des mémoires peu entendues, comme celles des communautés ouvrières. Mais il inscrit surtout l’urbex dans une dynamique plus large de normalisation des marges.

« Globalement, l’intérêt du grand public s’étend à des choses auparavant considérées comme marginales voire déviantes, telles que l’urbex ou le street art, qui entrent peu à peu dans la norme, le front de marginalité est repoussé », analyse Aude Le Gallou. Résultat : l’appropriation par la culture dominante de ces espaces – qui se sont souvent développés en opposition au capitalisme et à un système marchand – absorbe et annule leur dimension subversive et politique. « On assiste à une normalisation des cultures underground », résume la géographe.

Violette Vauloup

1. Infiltration, qui a ensuite abouti à un livre : Access all areas, a user’s guide to the art of urban exploration (Infilpress, 2005).
2. Pièce principale.
3. Géographie des lieux abandonnés. De l’urbex au tourisme de l’abandon : perspectives croisées à partir de Berlin et Détroit (2021).

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