La santé des femmes nous oblige

Carte blanche

N° 434 - Publié le 9 janvier 2026
Portrait d'une laborantine
© Darko Stojanovic - Pixabay
Portrait de Krystel Nyangoh Timoh
Carte blanche
Krystel Nyangoh Timoh
Professeur des Universités, Praticienne Hospitalier (PU-PH), spécialiste de l'anatomie et chirurgie gynécologique au CHU de Rennes.

Les femmes représentent la moitié de la population, et pourtant leur santé porte encore l’empreinte d’une longue invisibilisation. Pendant des décennies, le manque de connaissance et de recherche dans tous les domaines les concernant a généré des intérêts cumulés négatifs freinant les diagnostics et leur prise en charge. Ce retard n’épargne aucune discipline : il dépasse largement la gynécologie et touche aussi la santé cardiovasculaire, mentale, osseuse, métabolique, immunitaire, neurologique…

 

Zoomer et dézoomer


Il s’enracine également dans une culture de banalisation des symptômes comme celui de la douleur des femmes, trop souvent minimisée, attribuée au stress ou considérée comme « normale ». Cette minimisation retarde les diagnostics, altère les parcours de soins et creuse les inégalités de santé. Certains troubles spécifiquement féminins restent encore mal compris (endométriose, fibromes, SOPK1, douleurs chroniques…) tandis que certaines pathologies non genrées présentent des spécificités féminines peu connues. Dans les maladies cardiovasculaires par exemple, le retard de prise en charge chez les femmes est responsable d’une surmortalité due entre autres à la non-reconnaissance de symptômes considérés comme « atypiques ». Les liens émergents entre maladies gynécologiques et maladies cardiovasculaires montrent qu’un monde immense demeure à explorer.

Par ailleurs, la médecine s’est longtemps organisée par organes, comme si le corps féminin pouvait être réparti en disciplines séparées et se résumer à son utérus. Au contraire, sa santé forme un ensemble complexe, au sein duquel physiologie, hormones, vécu social et émotions dialoguent en permanence. Selon l’OMS2, la santé est un état de bien-être physique, mental et social et ne consiste pas en une absence de maladie ou d’infirmité. Mieux soigner impose alors d’apprendre à zoomer, pour produire une recherche de pointe, et à dézoomer, pour replacer chaque femme dans la globalité de sa vie et de son corps.

Reconnaître les spécificités


Il faut lancer une refonte profonde de la formation avec l’apprentissage d’une médecine fondée sur le genre, qui reconnaît les spécificités, les différences, et les trajectoires propres aux femmes. Enfin, les chiffres sont clairs : selon le Forum économique mondial, améliorer la santé des femmes augmenterait de 130 milliards d’euros le PIB mondial. Les enjeux médicaux et sociétaux avancent ici dans une même direction.

Peu à peu, le déficit historique tente de se combler. Mais au regard de l’ampleur du retard, la santé des femmes doit s’inscrire durablement au cœur des priorités de santé publique. En Bretagne, l’élan est particulièrement fort. À Rennes, au sein de l’équipe Inserm3 Medicis du LTSI4, avec Pierre Jannin, nous travaillons sur l’accès aux technologies innovantes et sur la compréhension fine de l’endométriose et d’autres maladies féminines grâce à la robotique, à l’imagerie avancée et à l’intelligence artificielle.

Plateforme innovante


Aussi, nous avons créé, avec Ophélie Carta, le Living Lab Santé des femmes5. C’est une plateforme6 innovante où patientes, cliniciens, chercheurs, associations et entreprises co-construisent, testent et évaluent des solutions en conditions réelles. Un espace vivant où les citoyennes retrouvent du pouvoir, et où la recherche devient participative. Nous avançons avec conviction : la collaboration patiente-médecin-chercheur-entreprise permet d’aller plus loin, plus vite, ensemble, pour transformer durablement la santé des femmes. Améliorer la santé des femmes, c’est améliorer la santé de toute la société.

1. Syndrome des ovaires polykystiques.
2. Organisation mondiale de la santé.
3. Institut national de la santé et de la recherche médicale.
4. Laboratoire traitement du signal et de l'image.
5. Soutenu par l’ARS Bretagne et incubé au CHU de Rennes.
6. www.livinglabsantedesfemmes.com

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