Les araignées : mal-aimées, mal connues

Grand angle

N° 435 - Publié le 29 janvier 2026
© DIRK RIBBLER / UNSPLASH
L'Épeire diadème est une araignée commune en Europe et en Amérique du Nord. On la reconnaît à son gros abdomen rond orné d'une croix blanche.

Redoutables prédatrices, talentueuses architectes de la soie, héroïnes malgré elles de nos cauchemars… Derrière leur mauvaise réputation, les araignées cachent des trésors d'adaptation et jouent un rôle clé dans l’équilibre des écosystèmes.

Qui a déjà pris le temps de regarder une araignée ? D’observer en détail son corps divisé en deux parties et les quatre paires de pattes qui y sont attachées ? Sans compter les deux, quatre, six ou huit yeux selon les espèces, qui permettent non seulement de voir, mais aussi d’enregistrer des variations de luminosité1 ? Souvent considérées à tort comme des insectes, ces invertébrés sont en réalité des arachnides, au même titre que les scorpions et les acariens. Comme eux, leur squelette est externe : elles grandissent en muant. « Les araignées n’ont pas d’os, les fossiles sont donc rares, les plus anciens datent de 390 millions d’années », note Kaïna Privet, maîtresse de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle, à Paris, et docteure en écologie évolutive de l’Université de Rennes.

Dispersion par les airs


Plus de 53 600 espèces sont aujourd’hui décrites dans le monde, dont 1 750 dans l’Hexagone. « On en découvre 1 000 par an, c’est le cinquième groupe le plus diversifié à ce jour », poursuit la spécialiste. Mais ces chiffres sont sous-estimés. « Nous ne connaissons probablement que 30 à 40 % des espèces, indique Frédéric Ysnel, professeur à l’Université de Rennes. La plupart des habitats tropicaux, où elles sont plus nombreuses, n’ont jamais été inventoriés. »
Il faut dire que l’on trouve des araignées partout sur Terre… sauf dans les glaces. Leur grande diversité leur a permis de coloniser des milieux variés, par des moyens parfois étonnants. « Les jeunes se dispersent parfois par les airs, elles se mettent sur un promontoire, lèvent l’abdomen et produisent un fil de soie. Sous l’effet du vent et du champ électromagnétique, elles sont emportées, raconte Kaïna Privet. C’est probablement ainsi que les araignées ont colonisé des îles très isolées, comme l’archipel d’Hawaï. »

Comme une pompe à vide


Malgré la grande diversité des espèces et des modes de vie, toutes les araignées sont considérées comme des prédatrices généralistes. Des chercheurs ont calculé qu’elles tuent entre 400 et 800 tonnes de proies par an, surtout des insectes et d’autres arthropodes, parfois même d’autres araignées. Et si certaines tissent des toiles, d’autres chassent à l’affût ou à courre. Les Salticidae sautent sur leurs proies, l’araignée Bolas lance une sorte de lasso de soie imprégné d’une goutte gluante qui se colle aux insectes quand les araignées du genre tropical Deinopis transportent une petite toile rectangulaire qu’elles jettent sur leurs proies. Mais peu importe le contenu de l’assiette ou la manière dont il est chassé, les araignées sont incapables d’ingérer une substance solide. « Grâce à leurs crochets, elles injectent un venin dont l’action neurotoxique bloque les contractions cardiaques de la proie et ses tissus, explique Frédéric Ysnel. Leur estomac fonctionne ensuite comme une pompe à vide qui absorbe le liquide prédigéré. »

Mauvaise réputation


Et ce fil de soie qui forme les toiles2 ou les lassos est loin de ne servir qu’à la chasse. Imbibé de phéromones, il devient fil de communication. Il peut également enrober des cocons et faire office de fil de rappel. « Ses capacités de déformation et d’élasticité lui confèrent une résistance plus forte que tout ce que l’on connaît. À diamètre égal, un fil de nylon cassera toujours plus vite », insiste l’arachnologue rennais. Des propriétés qui inspirent les scientifiques, notamment pour la régénération nerveuse ou les sutures chirurgicales.
Environ 40 % des Français ont peur des araignées. Il faut dire qu’à l’écran ou dans les livres, elles ont rarement le beau rôle. D’Indiana Jones à Harry Potter en passant par Fort Boyard, « elles sont toujours représentées comme une menace », note Frédéric Ysnel. Leur mauvaise réputation ne date d’ailleurs pas d’hier. Le mythe d’Arachné, raconté par le poète romain Ovide au 1er siècle, rapporte qu’une jeune tisserande fut transformée en araignée par Athéna à la suite d’un défi de tissage. Quelques siècles plus tard, le tarentisme agite le sud de l’Italie : les habitants sont pris de maux et d’une forte envie de danser, attribués à une piqûre de tarentule. Au Moyen Âge, les araignées sont mêmes accusées de véhiculer la peste. Pour Kaïna Privet, ces représentations culturelles se combinent aujourd’hui à une perte du lien avec la nature en Occident, alors que dans certaines cultures ce sont au contraire des animaux très respectés : « On a peur de ce que l’on côtoie peu ».

Protection nécessaire


Mais pour qu’une araignée représente un danger pour l’humain, il faut qu’elle ait la force de percer le derme avec ses crochets, qu’elle injecte du venin qui ait une action neurotoxique sur les vertébrés et bien sûr entrer en contact avec elle. « Cela fait beaucoup de conditions, il est rare qu’elles soient réunies en France », rassure le scientifique. Qu’on les aime ou non, il est bien difficile d’imaginer un monde sans araignées. « Il serait déstabilisé par l’abondance d’insectes, ce qui aurait des effets sur les agroécosystèmes et la santé publique », imagine Frédéric Ysnel. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 10 % des espèces d’araignées présentes en France hexagonale sont menacées, principalement par la destruction de leurs habitats (artificialisation des sols, assèchement des zones humides, disparition des vieux arbres…). Aucune ne fait pourtant l’objet de mesures de protection. Un retard lié au manque de données fiables sur la distribution des espèces, qui se comble petit à petit. « La création d’une liste rouge en 2023 était la première étape, mais au vu de la rapidité des changements environnementaux, il faudrait préserver tout ce qu’il reste d’espaces naturels pour bien les protéger », déplore Frédéric Ysnel.

Violette Vauloup

1. Cela leur permet de savoir si c’est plutôt le printemps ou l’hiver, et ainsi d’ajuster leur cycle biologique.
2. Environ deux tiers des familles d'araignées connues ne construisent pas de toiles.

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