Néandertal, de l’autre côté du miroir
Pendant 300 000 ans, Néandertal a peuplé une bonne partie de l’Eurasie. Loin des clichés peu flatteurs qui lui collent à la peau, l’étude de ce lointain cousin, habile nomade et capable de s’adapter à des environnements variés, nous questionne sur notre conception de l’humanité.
Observer une autre humanité depuis nos yeux de Sapiens est un exercice périlleux. Certains diraient voué à l’échec. Il faut avouer que le défi est aussi scientifique qu’existentiel : comment étudier une espèce humaine éteinte depuis des dizaines de milliers d’années ? De Néandertal, nous n’aurons jamais qu’un portrait imparfait. Si sa silhouette se laisse deviner à travers quelques vestiges, ce qu’il fut véritablement reste insaisissable ; tantôt si loin, tantôt si proche, en réalité tout bonnement différent.
Dispersions progressives
La paléontologie ne fixe pas de rendez-vous précis. Les fourchettes sont larges, prudentes. « On estime que Néandertal apparaît 400 à 300 000 ans avant le présent (AP)1 en Europe, où il se différencie progressivement de son ancêtre Homo heidelbergensis. Il est délicat de dater l’apparition d’une nouvelle espèce, les traits et les comportements changent petit à petit », retrace Guillaume Guérin, chercheur en archéologie préhistorique au laboratoire Géosciences Rennes. Au fil de dispersions lentes et progressives, il peuple ensuite le reste de l’Eurasie, du Proche et Moyen-Orient jusqu’aux montagnes de l’Altaï, en Sibérie, avant de disparaître il y a environ 35 000 ans. Un être rustre, hirsute, poilu, nu, représenté sous les traits d’un singe ou presque… Depuis le début du 20e siècle, Néandertal jouit d’une réputation peu flatteuse. « Pendant longtemps on a cherché à opposer Sapiens et Néandertal, à prouver la supériorité et la modernité du premier sur le second », poursuit Guillaume Guérin. Portées par l’évolution de nos biais et des découvertes scientifiques, comme le séquençage des premiers génomes néandertaliens dans les années 2010, les représentations changent. Mais aujourd’hui encore, bien malin celui qui pourrait dire avec précision à quoi ressemblait Néandertal. Les ossements fossilisés permettent d’avancer qu’il était plus petit que nous, plus trapu, avec une boîte crânienne plus développée et un front plus fuyant. Mais la couleur des yeux, de la peau ou encore des cheveux reste un mystère.
Indices indirects
Un cruel manque de données s’impose à ceux qui se confrontent à ces populations. Premièrement, parce que « la plupart des sites côtiers sont sous l’eau et que du fait de l’érosion, d’énormes quantités de vestiges se sont retrouvées charriées par des fleuves », souligne Guillaume Guérin. En effet, la quasi-totalité du trait de côte européen a changé depuis le Paléolithique moyen. Le niveau moyen des océans ayant augmenté, les sites côtiers ont été engloutis2. « Sans compter que l’on retrouve davantage d’outils que d’ossements, ces derniers se conservant moins bien. Ce qu’il nous reste de ces groupes, ce sont surtout leurs productions en pierre taillée », résume Anne-Lyse Ravon, chercheuse en archéologie préhistorique au Creaah3, à Rennes. Vaste défi que d’étudier une humanité disparue à partir de ses racloirs et de ses couteaux.

© JOAO ZILHÃO
La grotte de Figueira Brava, au Portugal, est l'un des rares sites côtiers préservé du Paléolithique.
Les scientifiques parviennent toutefois à en tirer des informations. « Étudier la manière dont les outils ont été produits nous renseigne sur les schémas mentaux qui y sont associés, poursuit la chercheuse. Les technologies lithiques néandertaliennes sont par exemple marquées par une méthode qu’on appelle Levallois, qui consiste à mettre en forme un bloc de silex avant de le débiter, afin de produire des éclats de forme standardisée. Cela demande un effort de conceptualisation. Arriver à ce niveau d’innovation marque un certain développement cognitif. » Pour Guillaume Guérin, cette méthode est même la preuve que Néandertal était doué de parole : « Il ne pouvait pas produire ces objets par hasard. Ils sont le fruit d’une intention abstraite qui n’aurait pas pu se transmettre sur des dizaines de milliers d’années uniquement sur la base d’observations ». Des études anatomiques confirment d’ailleurs cette hypothèse, et permettent d’avancer que Néandertal aurait eu la capacité d’émettre des sons articulés. Face au manque de données et de restes humains, les techniques et cultures liées au travail de la pierre constituent donc des marqueurs d’évolution des comportements. « Mais cela reste peu pour reconstituer un mode de vie, relativise le chercheur. Je crois qu’il faut accepter que nous n’aurons jamais toutes les pièces du puzzle. »
Il arrive toutefois que des découvertes apportent un éclairage révolutionnaire sur ce que l’on pensait savoir. En 2020, la fouille de la grotte de Figueira Brava, au Portugal, rare site côtier préservé du Paléolithique, a fourni la première preuve d’une consommation importante de ressources marines par les Néandertaliens d’Europe4. « Avant, c’était un impensé complet, on n’avait même pas imaginé qu’ils pouvaient exploiter les ressources marines », soulève Catherine Dupont, directrice de recherche CNRS en archéologie des invertébrés marins au Creaah, qui a participé à l’étude. Néandertal était donc un chasseur-cueilleur-pêcheur. La découverte remet en cause une théorie selon laquelle c’est l’alimentation riche en acides gras contenus dans les aliments aquatiques que Sapiens consommait en Afrique, qui aurait favorisé le développement de son cerveau, lui conférant un avantage concurrentiel à l’origine de sa sortie d’Afrique et de sa dispersion dans le monde entier.
Épais brouillard
C’est l’une des rares affirmations que l’on peut risquer à son sujet : Néandertal n’existe plus. Il s’est éteint il y a environ 35 000 ans. Mais pour quelles raisons ? Et de quelle manière ? Une mauvaise adaptation à son environnement, une maladie, une guerre… de nombreuses hypothèses ont été évoquées puis réfutées, peu satisfaisantes ou impossibles à prouver. La mise au jour, en 2015, dans la vallée du Rhône, d’un fossile néandertalien tardif, daté d’environ 45 000 ans, a cependant ouvert une nouvelle fenêtre sur cette extinction.
Un épais brouillard enveloppe les origines comme la fin de cette lignée humaine, dont ne nous parviennent que quelques vestiges, entourés de plus grandes interrogations. « Mes travaux visent à questionner le sens que l’on donne à la notion d’humanité. Qu’est-ce que cela voulait dire, être humain, il y a 100 000 ou 300 000 ans, quand plusieurs humanités se côtoyaient ? Et quel miroir nous tendent-elles aujourd’hui ? », interroge Guillaume Guérin. Une partie de la question trouve sa réponse dans la science. L’autre est existentielle.
1. L’abréviation AP est utilisée pour les dates lointaines dans le passé. Par convention, la date du présent est située au 1er janvier 1950.
2. Au fil de nombreuses fluctuations, le niveau de la mer a oscillé de 30 mètres au-dessous de l'actuel niveau à 130 mètres au-dessous.
3. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
4. Une première fouille menée dans les années 1980 n’avait pas abouti à ces conclusions, les archéologues étant passés à côté des traces de ressources marines.
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du magazine Sciences Ouest