Des femmes libérées des archives carcérales
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Exhumés à l’occasion d’une exposition sur le droit des femmes, des dossiers permettent d’explorer les liens entre les institutions carcérale et asilaire à Rennes au début du siècle dernier.
Sous les doigts précautionneux de Mathilde Pintault et Lydie Porée, deux archivistes officiant aux Archives départementales d’Ille-et- Vilaine, se déplient les dossiers de détenues de la Maison centrale de Rennes, qui deviendra la prison pour femmes Jacques-Cartier, et en parallèle, les suivis médicaux issus des annales du centre hospitalier Guillaume-Régnier, alors appelé asile départemental pour aliénés Saint-Méen. Dans les carnets à la couverture cartonnée, de minces feuilles calligraphiées à la plume ou dactylographiées renseignent sur les femmes qui sont passées, entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, par les deux institutions rennaises.
De la prison à l’asile
On y découvre des trajectoires de vie à partir de minces éléments biographiques : la raison de l’incarcération — souvent floue —, leur âge, leur occupation, leur statut marital, mais aussi des informations sur leur « moralité » selon les proches et les voisins. Une chose surtout a frappé les deux spécialistes : les liens très courants entre les administrations pénitentiaires et asilaires, suggérant « une dégradation systématique de l’état mental de ces femmes en détention, obligeant un séjour psychiatrique plus ou moins prolongé et des soins médicaux », avance Lydie Porée.
« Nous connaissions ce phénomène des transferts de la prison vers l’asile, notamment grâce à l’affaire Papin1, un cas emblématique, mais il y a là un véritable phénomène archivistique, explique Mathilde Pintault. Certains dossiers permettent vraiment d’aborder des sujets Exhumés à l’occasion d’une exposition sur le droit des femmes, des dossiers permettent d’explorer les liens entre les institutions carcérale et asilaire à Rennes au début du siècle dernier. de société à partir de cas individuels, notamment sur les raisons de l’internement des femmes ou leurs conditions de détention. » À l’époque, peu d’établissements pénitentiaires peuvent accueillir les femmes, et les condamnées à des peines longues sont transférées à Rennes.
Illégalismes féminins
On trouve par exemple le cas de Madame Langrand, respectable co-directrice de l’école de Sèvres avec son mari, qu’elle fait assassiner, possiblement à la suite de violences conjugales. Condamnée à dix ans de réclusion en 1913, elle est emprisonnée à Rennes, et effectuera deux années de sa peine à l’asile, où elle est décrite par les médecins comme « congénitalement tarée » ou « hystérique ». Elle sera ensuite graciée après de nombreuses demandes effectuées par elle et ses enfants.
« On constate que la justice et la médecine posent alors des regards et des diagnostics très influencés par le genre et la classe sociale », soulignent les archivistes. Il existe également à cette époque des causes spécifiques à l’enfermement féminin : les vols domestiques commis par les servantes, les infanticides commis par les avorteuses, des crimes ou délits depuis disparus grâce à la lutte pour les droits des femmes2. « Aujourd’hui encore, environ 70 % des détenues font l’objet de soins quotidiens, psychologiques ou psychiatriques, mais ils sont effectués à l’intérieur de la prison », conclut Mathilde Pintault.
RENCONTRE
Mardi 3 mars à 17 h 30
Séance d’exploration d’archives en présence des deux spécialistes.
1. En 1933, Christine et Léa Papin, soeurs et employées de maison, tuent sauvagement leur patronne et sa fille au Mans. La première, condamnée à mort puis graciée, est transférée en 1934 à l’asile Saint- Méen ou elle décèdera trois ans plus tard. La cadette est quant à elle condamnée à dix années de travaux forcés
2. Femmes et justice pénale, XIX-XXe siècle, sous la direction de Jacques-Guy Petit, Christine Bard, Michelle Perrot et Frédéric Chauvaud, Presses universitaires de Rennes (2002)
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