Quand Donald Trump revisite son « art du deal » au Groenland
Carte blanche
Enseigner la géopolitique à Sciences Po Rennes et analyser l’actualité au sein de Team Europe Direct1 conduit à en éclairer les enjeux. Si le fracas des bombes au Moyen-Orient capte aujourd’hui l’attention, la réflexion invite pourtant à se pencher sur le débat autour du Groenland, pièce révélatrice du dispositif stratégique international esquissé par Donald Trump.
Unanime, la condamnation internationale des propos sidérants du président américain qui revendiquait la propriété de l'île danoise, se fonde sur le principe de souveraineté, pourtant non absolu. Par le biais de traités internationaux, tout État peut décider d’en limiter l’exercice, comme l’illustrent d’ailleurs parfaitement les règles de l’Union européenne. Dans ce cadre, Trump peut-il fonder ses revendications ?
Abandon de souveraineté
Un rapide rappel historique (et juridique) s’impose. Au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1941, après l'invasion allemande du Danemark, l'ambassadeur danois à Washington signe un accord de défense qui place le Groenland sous la protection des États-Unis. Cela impliqua, à l’époque, l’installation d’un grand nombre de bases américaines ainsi que de patrouilles maritimes. Washington y exerça alors des prérogatives très larges avant de restituer l’île à l’autorité danoise — épisode auquel Donald Trump fait aujourd’hui référence lorsqu’il affirme que les États-Unis l’ont
« rendue ».
Après la Libération et à la suite du refus des Danois de céder le territoire à Washington, les deux pays signèrent un nouvel accord en 1951, dans le cadre de l’Otan2, dont l’influence permettait au Danemark de sauver la face, puisqu’il renonçait de nouveau à une part de sa souveraineté sur l’île. Ce traité organise l’établissement de « zones de défense » au Groenland, au sein desquelles les États-Unis peuvent, sans autorisation préalable, construire des bases et stationner des troupes. Propriété perpétuelle américaine, ces installations, très actives durant la Guerre froide, sont désormais en sommeil, sauf la base aérienne de Pituffik.
Ainsi, nous pourrions penser que Donald Trump pourrait se limiter à réclamer l’application du traité de 1951, mais ce serait méconnaître l’ampleur de son ambition stratégique.
Mirages verbaux
L’actuel président des États-Unis paraît utiliser la question du Groenland comme un levier lui permettant de peser sur les affaires internationales, surtout que le traité de 1951 semble lui donner raison. L’incident diplomatique suscité lors de sa prise de parole au Forum de Davos, début janvier 2026, lui aurait permis de détourner l’attention du Venezuela, au moment même où il préparait une attaque contre l’Iran. De même, en mettant en cause la souveraineté de l’île, il interroge aussi la pertinence de l’Otan. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les mirages verbaux de Donald Trump. Certes, il est sincère dans son offre d’acquisition et il l’est également dans ses griefs à l’égard de l’Otan. Oui, il utilisait le Groenland pour masquer sa prochaine manœuvre. Or, il faudrait dépasser ces éclats rhétoriques et se demander s’il n’existe pas une autre possibilité.
Le Groenland est peut-être moins l’objectif que l’instrument. Il ne s’agit donc pas d’un simple questionnement sur la souveraineté d’un territoire. Mis en perspective avec d’autres « audaces » trumpiennes, l’épisode ressemble surtout à une tentative de remise en cause de la totalité de l’ordre international tel qu’il s’est construit depuis 1945.
Reste donc à savoir si le Groenland est défendu à la hauteur de son importance dans le fameux « accord » trouvé en janvier, et qui n’a pas été explicité jusqu’à présent.
1. Réseau d’experts indépendants sur les questions européennes.
2. Organisation du traité de l’Atlantique nord, alliance politico-militaire défensive créée en 1949 par 29 États.
TOUTES LES CARTES BLANCHES
du magazine Sciences Ouest