À l’école, l’immense fracture des maths
Les maths au coeur du monde
Plus on progresse dans les études et dans la vie professionnelle, moins on a de chance d’y croiser des femmes qui font des maths leur matière favorite ou leur métier. La faute à un système scolaire biaisé.
C’est le type d’information qui fait régulièrement les gros titres. À l’école, les performances mathématiques des garçons et des filles différeraient dès le CP, selon une récente étude1. Et au fur et à mesure, ces dernières seraient de plus en plus absentes des salles de classe, jusqu’à ne représenter que 23 % de l’ensemble des doctorants en la matière, et 14 % des enseignants-chercheurs en maths fondamentales, ce qui en fait la discipline la moins féminisée de l’université française.
Les préjugés par a+b
« Il faut faire attention à la manière dont on analyse cette étude, nuance Clémence Perronnet, sociologue, chercheuse à l’agence Phare, et co-autrice du livre Matheuses : les filles, avenir des mathématiques2. Elle est basée sur les évaluations des élèves de toute la France, et on sait que les filles peuvent sous-performer dans ces moments-là. C’est l’effet de menace du stéréotype3. » Elle invite également à relativiser le catastrophisme lié à cette surmédiatisation : un rapport national de 20254 montre en effet qu’il n’y a pas de phénomène de dégringolade à partir de l’entrée en élémentaire et que les filles repassent ensuite régulièrement devant les garçons, par exemple au lycée. Elle souligne que les écarts de niveau en fonction du genre sont faibles comparés à ceux liés à la classe sociale ou entre écoles publiques et privées. Mais pour la chercheuse, il ne faut pas pour autant minimiser la situation. « Il y a eu une véritable progression égalitaire dans les années 1970 avec l’harmonisation de l’école entre les filles et les garçons. Depuis les années 1990 et jusqu’en 2019, nous pouvions constater une quasi-parité dans les sections scientifiques, même si les femmes restaient minoritaires dans la recherche ensuite. » Un progrès très largement remis en cause par la réforme des filières au lycée, en 2021. Le passage des anciennes séries (S, L, ES) en choix d’options et de spécialités « a provoqué un bond de 25 ans en arrière dans la participation des lycéennes en maths. À ce moment-là, une sur deux ne fait plus de maths en Première. » Un « aveu d’échec » dans un système scolaire où les mathématiques sont encore souvent considérées comme la matière « étalon » pour évaluer l’intelligence des élèves.
Inégalités radicales
Les conséquences de ces inégalités sont très concrètes. Pour Clémence Perronnet, elles sont au moins de trois ordres : épistémologique, « c’est-à-dire que nous ferions de meilleures sciences si le corps scientifique était plus divers », purement économique, voire utilitariste — plus de femmes scientifiques, c’est plus d’ingénieures, plus de brevets, de potentiels points de PIB supplémentaires — mais avant tout de l’ordre de la justice sociale et de l’égalité d’accès à l’éducation, au savoir et aux professions intéressantes et rémunératrices.
1. Martinot, P., Colnet, B., Breda, T. et al. Rapid emergence of a maths gender gap in first grade. Nature 643, 1020–1029 (2025).
2. CNRS Éditions, janvier 2024.
3. Fait, pour les personnes visées par un stéréotype, de statistiquement sous-performer dans des situations évaluatives à fort enjeu en raison du stress.
4. Filles et mathématiques : lutter contre les stéréotypes, ouvrir le champ des possibles. Inspection générale des finances et de l’éducation, du sport et de la recherche, février 2025.
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