SOS : estran en détresse
L'estran, au rythme des marées
Les estrans sont des zones fragiles et menacées. L’étude de leur biodiversité spécifique, encore largement méconnue, pourrait permettre de mieux les protéger.
Parmi l’immense variété d’espèces qui peuplent les estrans bretons, il n’en existe qu’une seule, la Pholas dactylus, un mollusque bivalve rare, qui fasse l’objet de mesures de protection. À l’inverse, « des dizaines d’espèces d’oiseaux du littoral bénéficient de ces dispositifs, compare Christian Hily, ancien biologiste benthique à l’IUEM1. Il y a un retard de connaissance sur l'estran, et donc de la protection de ces zones ». Pour contrer ce phénomène, il initie, en 2017, la création par l’association Bretagne Vivante de l’Observatoire breton des changements de l’estran (OBCE), aujourd’hui devenu l’Observatoire de la biodiversité des estrans bretons (Obeb), pour mener, grâce à un vaste réseau d’« estranologues » bénévoles, une ambitieuse surveillance des zones intertidales de la région.
Une zone méconnue
« Grâce à leur travail, nous avons aujourd’hui une base de données unique, avec plus de 500 espèces identifiées dans de nombreux sites de Bretagne et de Loire-Atlantique, et plus de 57 000 données d’occurrence », décompte le scientifique. Ces observations de terrain leur ont également permis de découvrir qu’il existe de grosses différences d’espèces entre les côtes nord et sud de la Bretagne : « Il n’y a pas d’uniformité, bien au contraire, mais des répartitions géographiques précises, sur lesquelles on perçoit aisément l’impact des variations climatiques, notamment le réchauffement qui fait remonter certaines espèces. » S’il faut théoriquement une dizaine d’années pour obtenir de solides tendances de populations, l’ex-biologiste benthique atteste que les données permettent « d’ores et déjà d’observer des signaux solides, par exemple la prolifération des oursins sur la côte sud de la Bretagne, où on les trouve désormais sur 90 à 100 % des sites, contre environ 15 % en 2018-2019, mais aussi l’arrivée des poulpes sur l’estran ».
Un milieu en grand danger
L’inconvénient, c’est que la liste de ce qui vient chambouler le fragile équilibre de l’estran est très longue. « Il y a des espèces introduites par l’activité humaine qui finissent par coloniser les espaces et s’imposer, commence Virginie Antoine, chargée de mission mer et littoral à Bretagne Vivante. On constate également que les eaux littorales sont de plus en plus concentrées en nutriments apportés par les fleuves, ce qui provoque l’eutrophisation2 du milieu et la prolifération de microalgues pouvant aller jusqu’à des marées vertes. » Le ruissellement de terre causé par les pluies augmente la turbidité et l’envasement des fonds, causant une importante variation du milieu de vie qui peut provoquer la mortalité des espèces les moins adaptées au manque de lumière. À tous ces éléments s’ajoutent les innombrables effets du changement climatique, l’ensemble constituant un cocktail périlleux pour les espèces de l’estran, « un bouleversement qu’il faut documenter et tenter de contrer », appuie Christian Hily.
1. Institut universitaire européen de la mer, à Brest.
2. Accumulation de nutriments (azote et phosphore, par exemple) dans un milieu.
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du magazine Sciences Ouest