Biodiversité et éoliennes en mer : de nombreuses inconnues

Grand angle

N° 442 - Publié le 2 novembre 2026
© CC BY-SA 4.0 / RÉMIH
Le parc éolien en mer de Saint-Brieuc est en service depuis 2023.

Alors que l’éolien en mer est en plein développement, ses effets sur la biodiversité sont encore largement méconnus. Est-il possible d’allier urgence à décarboner et préservation de la biodiversité marine ?

La France vise en 2050 la neutralité carbone en limitant le recours aux énergies fossiles. L’un des leviers : couvrir 20 % de ses besoins en électricité par des éoliennes en mer. Quatre parcs sont aujourd’hui en service, deux en travaux et dix-sept en projet (onze dévoilés l’été dernier) dont trois en Bretagne, qui cristallisent par endroits une forte opposition. 

Trois pressions bien documentées 


En juin, le CNRS et l’Ifremer ont publié les résultats d’une expertise scientifique collective (Esco), état des lieux inédit dans lequel ils identifient dix mécanismes par lesquels un parc modifie le milieu marin. Trois sont particulièrement documentés : l’effet barrière-collision, l’effet du bruit lors de la construction et l’effet récif. En faisant obstacle au déplacement d’animaux comme les oiseaux, les champs d’éoliennes sont susceptibles, selon les espèces et les conditions, d’allonger les trajectoires, de réduire l’accès à des zones de nourrissage ou d’entraîner la mort par collision. Lorsque la construction utilise le battage de pieux, les sons produits provoquent des réactions de fuite ou des perturbations dans la communication, notamment chez les marsouins. La partie immergée de la structure constitue, elle, un nouvel habitat pour les moules et crustacés comme les balanes, ce qui modifie les interactions dans l’écosystème. 

Les sept autres pressions identifiées par l’Esco sont la modification des habitats benthiques et pélagiques, l’émission de substances chimiques, les introductions d’énergie comme la lumière ou la chaleur, la modification des paysages marins, l’introduction d’espèces non indigènes et la modification des activités de pêche.

Dézoomer pour voir plus loin 


« Il existe très peu de travaux scientifiques sur les autres pressions et sur la manière dont elles interagissent entre elles », note Cédric Bacher, chercheur en écologie marine à l’Ifremer à Plouzané et copilote de l’Esco. Le développement et l’exploitation des parcs éoliens en mer peut par exemple s’accompagner d’émissions de substances chimiques. 16 articles scientifiques portent sur le sujet dans le monde, contre 123 sur l’effet barrière-collision. Et 92 de ces 123 publications concernent les oiseaux. Les études sur les chauves-souris sont minoritaires et aucun texte ne traite directement de l’effet barrière-collision sur les tortues marines ou les poissons. 

« Les espèces qui n’ont pas de statut de conservation ni d’intérêt commercial sont très peu étudiées », relève Nathalie Niquil, chercheuse CNRS en écologie marine à l’Université de Caen Normandie et copilote de l’expertise. Le plancton, les algues et nombre d’invertébrés benthiques (vivant au fond de la mer) jouent pourtant un rôle-clé dans l’équilibre des écosystèmes. Sans compter que la majorité des études sur l’éolien en mer sont menées en mer du Nord et que les résultats sont difficilement transposables. « En Méditerranée, dès qu’on s’éloigne des côtes il y a tout de suite des grands fonds, le mélange de masse d’eau diffère de la Manche. Et puis les espèces ne sont pas les mêmes. On retrouve partout les dix mêmes pressions mais elles n’ont pas les mêmes conséquences suivant le contexte local », résume Cédric Bacher. 

Comment ces pressions se superposent ? Et comment se combinent-elles avec le dérèglement climatique ou la surpêche, qui affectent déjà le milieu ? Cet état des lieux met en lumière l’ampleur des inconnues. « Maintenant, on sait ce qu’il faut chercher », relativise le chercheur. Et la vision à adopter. « Il faut dézoomer, sortir de l’analyse parc par parc, prendre en compte une région entière, travailler sur le temps long et les grandes échelles biologiques », abonde Nathalie Niquil. Dézoomer, aussi, pour voir plus loin. Car les effets ne se limitent pas toujours aux abords de l’éolienne. Les émissions sonores générées par la construction peuvent par exemple se propager sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Rideaux de bulles et bridage des pales 


Seulement trois parcs éoliens en mer ont été démantelés dans le monde, donnant lieu à trois études scientifiques. « Le manque de recul n’empêche pas d’anticiper les questions qui se poseront dans 25 ou 30 ans (la durée de vie moyenne d’un parc). Enlever une éolienne suppose du bruit, des bateaux, des matériaux qui tombent dans l’eau et la disparition d’un habitat pour les espèces qui colonisent les structures immergées. Peut-être qu’il faut laisser certaines parties sur place », avance Cédric Bacher, pour qui l’essor de l’éolien en mer va transformer la biodiversité de manière durable. 

Si les chercheurs impliqués dans l’Esco ne se prononcent pas sur la nature positive ou négative de ces changements, ils insistent sur la nécessité d’axer la recherche sur les pressions les moins documentées et les mesures d’atténuation. Mettre en place des rideaux de bulles (sorte de barrière acoustique formée par des bulles montant vers la surface), adapter les calendriers de travaux au cycle de vie de certaines espèces, brider les pales pendant les migrations… Certaines mesures ont prouvé leur efficacité, mais d’autres doivent être documentées. « On sait que le rideau de bulles atténue énormément la propagation du son, mais est-ce suffisant pour que le marsouin à 10 km ne se rende pas compte qu’il y a une construction ? », interroge l’écologue. 

Face à l’ampleur des incertitudes, faut-il jouer la carte de la prudence ? Pour Nathalie Niquil, c’est une question d’échelles. « Le dérèglement climatique touche la planète dans sa globalité. Si nous restons dans un mode de vie consommateur d’énergie, il vaut mieux qu’elle soit produite par des éoliennes que des énergies fossiles, tout en faisant en sorte de minimiser leurs effets environnementaux », appuie la chercheuse.

Pourquoi installer des éoliennes dans la mer ?

Puisque l’océan est plat, le vent rencontre moins d’obstacles, il est donc plus fort et régulier, ce qui permet de maximiser la production. 

Les éoliennes peuvent être posées directement sur le fond marin. 

Au-delà de 50 mètres de profondeur, elles sont dites « flottantes ». Ce dispositif, encore peu déployé, repose sur une structure immergée maintenue par des lignes d’ancrage fixées au fond de l’océan.

Violette Vauloup

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