Espèces invasives, quelles menaces ?
Les espèces exotiques envahissantes sont reconnues comme l’un des cinq principaux facteurs de changement de la biodiversité à l’échelle mondiale. Leur nombre augmente à un rythme sans précédent, causant des déséquilibres importants dans les écosystèmes.
Quel est le point commun entre la Perche du Nil, le champignon chytride, la Renouée du Japon et l’Hippopotame amphibie ? Tous sont considérés, à un endroit ou un autre de la planète, comme des espèces exotiques envahissantes (EEE), des animaux ou des végétaux introduits dans un espace qu’ils ont fini par envahir. L’IPBES, groupe de travail international chargé d’évaluer l’état de la biodiversité, en recense 3 500.
Bombe à retardement
« Le terme EEE est à la fois un statut réglementaire et une catégorie scientifique mais toutes les EEE identifiées comme telles par les scientifiques ne font pas l’objet de mesures de gestion », renseigne Arnaud Albert, chargé de mission et de recherche à l’Office français de la biodiversité (OFB) à Nantes.
D’un point de vue scientifique, toute EEE s’installe en quatre étapes. Tout commence par le transport. L’espèce est déplacée de son aire d’origine par une action humaine, volontaire ou non. Vient ensuite l’introduction, quand des individus s’échappent d’un lieu de culture ou de captivité par exemple. L’Écureuil gris, dont l’expansion s’accompagne aujourd’hui du recul de son cousin roux, a ainsi été importé en Angleterre en 1876 comme animal d’agrément, avant d’être relâché ou de s’échapper.
Les espèces introduites ne peuvent devenir envahissantes que si elles parviennent à constituer une population autonome et viable. Et quand elles se dispersent, c’est la dernière étape : la propagation. « Généralement, l’espèce est introduite sans les prédateurs et pathogènes qui la régulent dans son milieu d’origine. Elle n’a pas besoin de se défendre donc peut utiliser toute son énergie à se développer », explique Gabrielle Thiébaut, enseignante-chercheuse en écologie au laboratoire Ecobio1, à Rennes. L’introduction, l’établissement et la propagation sont souvent espacés dans le temps. « C’est un peu comme une bombe à retardement. Pendant des décennies l’espèce ne pose pas de problèmes, puis, pour différentes raisons possibles, elle explose », souligne Arnaud Albert.
Une période de latence qui complique la gestion. « Le seul indice qui peut nous éclairer, c’est de voir si cette espèce a déjà envahi ailleurs. Mais les caractéristiques des milieux varient, c’est un signal assez faible », complète Anne Atlan, directrice de recherche CNRS en socio-écologie au laboratoire Eso2, à Rennes.
Un sujet épineux
Les EEE sont reconnues comme l’un des cinq principaux facteurs d’érosion de la biodiversité, au même titre que le changement d’utilisation des terres et des mers, la surexploitation directe d’organismes, les changements climatiques et la pollution. À elles seules, elles sont responsables de 16 % des extinctions recensées à l’échelle mondiale. Le chiffre monte à 60 % lorsque ces disparitions sont causées par une combinaison de facteurs impliquant les EEE.
Prédation, compétition pour les ressources ou encore modification de l’habitat… Les mécanismes par lesquels elles perturbent les écosystèmes sont variés et prennent parfois la forme d’un effet domino. Sur l’île de Christmas, en Australie, la Fourmi folle jaune a réduit les populations du Crabe rouge endémique de l’île, ce qui a favorisé l’essor d’une autre EEE : l’Escargot géant africain. Parallèlement, la grande densité de fourmis a avantagé des cochenilles, entraînant la prolifération de champignons et le dépérissement des arbres. Cette transformation de l’écosystème s’est produite en quelques années seulement. Autre exemple en Nouvelle- Zélande, où l’ajonc d’Europe envahit les pâtures. Cette espèce facilement inflammable profite des incendies. « Le feu réveille ses graines en dormance dans le sol, qui se mettent à germer, puis la plante recolonise le sol avant qu’autre chose ait pu s’installer », indique Anne Atlan.
Les EEE peuvent aussi affecter plus directement les sociétés humaines et la qualité de vie. « Certaines espèces comme le Moustique tigre transportent des maladies, la dengue par exemple », illustre Arnaud Albert. Dans un rapport publié en 2023, l’IPBES souligne que les populations locales, les minorités ethniques et les communautés défavorisées sont touchées de manière disproportionnée par ce genre de maladie liée aux espèces exotiques envahissantes. Plus de 2 300 se trouvent sur des terres gérées, utilisées et/ou possédées par les peuples autochtones, « menaçant leur qualité de vie et causant un sentiment général de désespoir, de tristesse et de stress », rapportent les scientifiques.
Les dommages peuvent aussi être économiques. En Charente-Maritime, le Rapana, un gros gastéropode prédateur de bivalves suscite l’inquiétude des pêcheurs, qui demandent sa commercialisation. « C’est un sujet épineux, prévient Amélia Curd, chercheuse en écologie benthique à l’Ifremer, à Plouzané. Bien que la pêche d’une espèce puisse réguler sa population, créer une filière économique autour d’un animal que l’on souhaite en théorie éradiquer soulève un problème de logique. C’est ce qu’il se passe actuellement en Méditerranée avec le Crabe bleu. L’État dépense de l’argent pour sa gestion en tant qu’EEE mais en parallèle une filière s’est créée sur sa consommation. »
Frôler l’impossible
« Les invasions biologiques découlent de la mondialisation, elles sont essentiellement portées par l’essor des transports et du commerce international », poursuit la chercheuse. À cela s’ajoute le changement climatique, qui favorise l’acclimatation des espèces venues du Sud ou des tropiques. Une fois installées, les EEE sont extrêmement compliquées à confiner ou à éliminer. « En milieu marin, où tout est connecté, on frôle l’impossible », souligne Amélia Curd. D’où l’importance de miser sur la prévention et les actions précoces en intégrant celles et ceux qui côtoient ces espèces au quotidien. « La perception joue un rôle majeur sur la diffusion et la gestion », rappelle Gabrielle Thiébaut. À l’OFB, Arnaud Albert acquiesce : « L’humain est au coeur du problème. Les mots “pollution” et “émissions de gaz à effet de serre” évoquent clairement une responsabilité humaine. Il ne faut pas oublier que c’est la même chose pour les espèces invasives. Elles n’existeraient pas sans nous. »
1. Écosystèmes, biodiversité, évolution.
2. Espaces et sociétés.
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du magazine Sciences Ouest