Les révélations d’un vieux requin

339
février 2016
Sur ce fossile préservé sur une plaque calcaire, on distingue le contour du crâne, très large, le rostre(5) aplati, la capsule nasale, l’écartement important entre les deux yeux, les premières vertèbres, la nageoire pectorale et même la morphologie des écailles.
DR

Des chercheurs ont découvert une nouvelle famille de requins qui vivaient au temps du crétacé supérieur.

Une nouvelle famille de requins du cénomanien(1), vivant il y a 95 millions d’années, vient d’être mise au jour ! Pour Romain Vullo, paléontologue à l’Osur(2), l’histoire de cette découverte commence en 2002, lors de son doctorat. À partir de milliers de dents retrouvées dans les gisements de Charentes, le jeune chercheur identifie l’espèce Carcharias amonensis, décrite pour la première fois en 1975 par le paléontologue Henri Cappetta. « Pendant les 30 années qui ont suivi, aucun scientifique n’a su déterminer avec certitude la famille à laquelle cette espèce appartenait, ni s’il s’agissait réellement du genre Carcharias. » En 2008, la découverte d’un nouveau fossile sur le site paléontologique d’Agoult, au Maroc, un autre gisement(3) datant du cénomanien, attise la curiosité de Romain Vullo.

Une véritable enquête

« Dans les années 2000, les fouilles d’Agoult étaient surtout effectuées par des locaux à des fins commerciales, explique-t-il. J’ai rapidement été en contact avec celui qui a fait l’acquisition du spécimen, Gérard Barbe, un paléontologue amateur. Sur les photos qu’il m’a envoyées, j’ai reconnu les fameuses dents étudiées durant ma thèse. Gérard Barbe a accepté de nous en faire don. » Dès 2013, le chercheur rennais s’associe à Guillaume Guinot, de l’Université de Montpellier, pour l’étudier.

« D’habitude, on ne retrouve que des dents ! », dit-il. Le fossile d’Agoult est, lui, particulièrement remarquable car très bien préservé (photo ci-dessous), ce qui a permis aux deux chercheurs de préciser le classement phylogénique de la bête. « On a pu confirmer, d’après les dents et les vertèbres, que cette espèce fait partie de l’ordre des lamniformes, comme certains requins actuels bien connus tels que le grand requin blanc et le requin pèlerin. En revanche, les caractères crâniens (notamment la forme élargie) et dentaires ne correspondent à aucune famille connue de lamniformes. Nous avons donc créé un nouveau genre (Haimirichia) et une nouvelle famille (haimirichiidés)(4). »

Entre 1 m et 1,20 m de long

Le fossile a été retrouvé sur une zone qui était recouverte d’un lagon d’eau de mer : Haimirichia amonensis vivait en eau chaude et peu profonde, comme le requin corail actuel(5). Ces deux-là ont d’autres ressemblances : leur taille entre 1 m et 1,20 m, la largeur importante du crâne et le rostre(6) aplati, le dédoublement et la forme inclinée des dents. « Pourtant, ils ne font pas partie de la même lignée évolutive.

On le sait parce qu’ils n’ont pas le même nombre de dents. On parle de convergence évolutive, c’est-à-dire qu’ils vivaient dans les mêmes conditions, occupaient les mêmes niches et avaient le même mode de vie. »

Quelques écailles, prélevées sur le fossile, ont pu être observées au microscope électronique par les chercheurs. « Les écailles de tous les requins sont recouvertes de petites dents inclinées, les denticules. Chez H. amonensis, certains de ces denticules situés sur le crâne sont percés. On n’avait jamais vu ça avant », dit Romain Vullo. Autre surprise, la cavité interne a la même forme alvéolée que les organes électro-sensoriels(7) situés sous la peau des requins actuels.

« On pense que chez H. amonensis, ces organes étaient à la surface de la peau, au sein même des denticules, d’où la présence du trou après fossilisation(8). » Les requins (comme tous les poissons) possèdent d’autres organes sensoriels. Ils se présentent sous la forme d’une ligne latérale qui court le long de chaque flanc et permet aux requins de détecter ses proies. Des canaux y sont connectés et se terminent par des pores encerclés de denticules à la surface de la peau.

« On imagine que lors du développement d’H. amonensis, ces denticules-là fusionnaient pour former les fameux denticules percés du crâne. » De telles hypothèses ouvrent une nouvelle fois la voie vers des questions passionnantes sur l’évolution des espèces !

Tabs

Klervi L’Hostis

Ajouter un commentaire

L'ACTUALITÉ