Un espace difficile à partager !

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septembre 2016
CéVA
Cette algue brune baptisée Saccharina latissima, est cultivée pour des applications alimentaires sur la concession du Céva au large de Pleubian (Côtes-d’Armor).

Bien qu’ayant un avenir prometteur à l’échelle mondiale, l’aquaculture peine à se développer sur nos côtes.

Alors que l’État veut favoriser la croissance dite “bleue”, depuis les années 2000, très peu de nouvelles concessions ont été attribuées aux activités d’aquaculture. « En Bretagne, la conchyliculture s’est développée au début du 20e siècle dans le cadre du régime des concessions sur le domaine public maritime élaboré deux siècles plus tôt. Ce régime avait alors une visée sociale, notamment envers les veuves et les orphelins des marins, nombreux à cette époque », rappelle Denis Bailly, maître de conférences en économie au sein du laboratoire Amure(1) de l’Université de Bretagne Occidentale. « Au fil des décennies, la conchyliculture a ainsi acquis un poids politique certain et une acceptabilité sociale lui permettant d’obtenir plus facilement l’autorisation de s’agrandir. Pour les nouveaux arrivants, et en particulier pour d’autres types de productions, la création de parcs est en revanche très complexe », constate-t-il. 

Pas chez moi !

L’implantation d’une nouvelle activité implique naturellement de réserver de nouveaux espaces dédiés sur un domaine public maritime déjà utilisé par de nombreux autres usages. Aussi, dès l’annonce d’un nouveau projet d’aquaculture, les boucliers se lèvent de toutes parts. « Contrairement aux activités d’élevage et de culture terrestres, en mer, aucun établissement de type Safer(2) n’existe pour organiser la répartition des espaces, souligne Denis Bailly. Alors face aux pêcheurs qui craignent de voir leur zone de pêche réduite ; face aux associations de plaisanciers qui ne veulent pas perdre en liberté de navigation ; face aux riverains qui redoutent l’installation de structures limitant leur accès au bord de mer et face aux maires des communes concernées qui finissent généralement par se ranger du côté des opposants au projet, l’administration baisse souvent les bras. »

Une forte concurrence

Depuis les années 2000, la Grèce et la Turquie concentrent la production de plus de la moitié des bars d’élevage d’Europe avec des coûts de production équivalents à 2 euros le kilo. Ces mêmes poissons sont vendus sur le marché européen entre 6 et 12 €/kg auprès des consommateurs. Comment les producteurs français, qui génèrent à peine 5 % de la production européenne des bars, peuvent-ils rivaliser avec des coûts de production si bas ? « D’un point de vue économique, la variabilité des coûts de production d’un pays à l’autre constitue une difficulté naturelle qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, selon notre spécialiste. Cela implique de choisir le modèle d’aquaculture que l’on veut développer en France : de grands élevages pour niveler les coûts de production vers le bas et être en mesure de concurrencer ces pays ou de petits élevages privilégiant la qualité et les marchés de niche, la polyculture et une exploitation optimisée de l’espace ? »

L’exemple de la culture des algues révèle d’autres freins attribués cette fois-ci aux recommandations des scientifiques. Depuis 2010, la culture du wakamé, une algue importée du Japon (en même temps que les huîtres de nos parcs !) et cultivée depuis les années 1970, est désormais interdite.

Attention aux invasions

En cause : son comportement potentiellement invasif. « Seule la culture d’algues locales est désormais autorisée. Mais avant de domestiquer ces algues sauvages et mesurer leur rentabilité, il faut compter 20 ans d’études et de développement », explique l’économiste. D’autant que les industriels trouvent peu d’appuis pour valider leur technique de culture, excepté auprès du seul centre en Europe dédié à l’étude et à la valorisation des végétaux marins, le Céva(3), installé à Pleubian (Côtes-d’Armor). Et même pour la culture maîtrisée d’une algue locale comme la laminaire “kombu royal”, la situation actuelle difficile de certains producteurs montre que l’acceptabilité sociale de la réservation de nouveaux espaces en mer reste un enjeu majeur de la croissance bleue.

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Julie Danet

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