Les citadins ne se mélangent pas

Actualité

N° 372 - Publié le 6 mai 2019
Alexis Chézière
Économistes au CNRS et à l’Inra, Fabien Moizeau (à gauche) et Carl Gaigné ont présenté leurs recherches à des lycéens, lors d’une journée portes ouvertes à l’Université de Rennes 1.

En ville, nous vivons près de ceux qui ont le même revenu.

La ségrégation urbaine, c’est quoi ? « À Rennes, il y a par exemple le quartier du Thabor, avec ses bâtiments historiques, le célèbre parc et des écoles performantes d’un côté, et la dalle Kennedy à Villejean de l’autre. » Carl Gaigné est directeur de recherche Inra(1) au Lereco(2). Avec Fabien Moizeau, professeur de sciences économiques à l’Université de Rennes 1 et chercheur CNRS(3) au Crem(4), il étudie cette “ségrégation”. Pour expliquer leur recherche, les deux économistes citent l’exemple des deux quartiers rennais, l’un huppé(5), l’autre populaire.

En ville, les classes sociales ne se côtoient pas : elles se répartissent différemment dans l’espace urbain. Cela ne favorise pas la cohésion de la société. Avec leurs collègues européens Hans Koster au Pays-Bas(6) et Jacques-François Thisse en Belgique(7), les deux économistes rennais veulent comprendre les causes de cette répartition pour contribuer à améliorer les politiques publiques.

La première étape consiste à construire un modèle. « Nous observons une régularité de la ségrégation urbaine dans les grandes villes d’Europe, explique Carl Gaigné. Les très riches et les très pauvres se concentrent dans la ville elle-même, la classe moyenne vit dans les communes alentour. »

Prix du logement

La raison de cette répartition ? « Elle résulte de l’arbitrage que nous réalisons sur la taille et le prix du logement, le quartier, la proximité des transports, d’une école et de commerces, la distance du lieu de travail », complète Fabien Moizeau. La présence des bâtiments historiques entre en jeu. « À New York, où les bâtiments historiques abondent, la population se répartit comme en Europe, détaille Carl Gaigné. Mais à Atlanta, une ville récente qui n’a pas d’édifices historiques, les pauvres habitent au centre de la ville, les riches font tout pour en sortir. »

10 millions d’individus

La deuxième partie de l’étude confronte le modèle et la réalité. Les chercheurs se sont penchés sur des données anonymes récoltées aux Pays-Bas entre 2010 et 2015. Ils ont relié les revenus, les métiers, les lieux de travail, les transactions immobilières et la composition des ménages avec la localisation des logements... et ce pour 10 millions d’individus ! « Nous utilisons aussi les photos prises au smartphone, envoyées sur Flickr », note Fabien Moizeau. « C’est une mine d’or, précise Carl Gaigné. Plus il y a de photos du même endroit, plus ce lieu est valorisé par les ménages. » L’étude sera publiée prochainement. Elle confirme que le choix de la résidence dépend directement des revenus.

« Maintenant, nous pouvons imaginer des scénarios alternatifs, poursuit le chercheur de l’Inra. Par exemple, comment les individus se relocalisent-ils si l’on déplace tous les emplois ? » « Ou que se passe-t-il si l’on supprime la voiture ? », renchérit Fabien Moizeau. Carl Gaigné ajoute : « Et si l’on n’autorise que le télétravail ?» Les deux économistes souhaitent que d’autres chercheurs s’approprient leur modèle, pour l’appliquer à des villes françaises.

Claire Guérou

(1) Institut national de recherche agronomique.
(2) Laboratoire d’études et de recherches en économie.
(3) Centre national de la recherche scientifique.
(4) Centre de recherche en économie et management.
(5) Le quartier du Thabor comprend aussi des logements HLM.
(6) Professeur au département d’économie spatiale, Vrije Universiteit Amsterdam.
(7) Professeur d’économie au Core, Université catholique de Louvain.

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest