Quand des épidémies bouleversent nos sociétés

Actualité

N° 387 - Publié le 25 mars 2021
MUSEE DU PRADO
Le Triomphe de la mort est l'œuvre de Pieter Brueghel l'Ancien (1562). Conservée au musée du Prado à Madrid, elle met en scène différentes formes relatives à la mort, telles que le crime, l'exécution et la maladie.

Le Covid-19 met à mal notre confiance dans la démocratie et les sciences. L’éclairage de Bernard Gaillard, enseignant-chercheur à l’Université Rennes 2.

Les épidémies remettent en cause nos savoirs et questionnent le fonctionnement de nos sociétés. » Universitaire émérite, spécialisé en psychologie clinique et psychopathologie, Bernard Gaillard1 vient de publier l’essai Quelques leçons sur les épidémies : du global au local sur les bords de la Rance2. Il y analyse, entre autres, le rôle de la démarche scientifique et des dispositifs publics dans la gestion des épidémies.

Choléra à Saint-Suliac

« Autrefois, les épidémies étaient la première source de mortalité en France. » Leur récurrence a entraîné la création d’un mécanisme public très réactif. Bernard Gaillard revient notamment sur la dernière apparition du choléra en 1911 à Saint-Suliac3 (Ille-et-Vilaine). Cette année-là, l’épidémie a sévi durant un mois et demi seulement, mais le nombre de décès a triplé en France. « Comme le choléra était une maladie à signalement obligatoire, les avertissements étaient remontés au médecin départemental responsable des épidémies. Puis le préfet se chargeait de prendre des décisions fortes. » Cela impliquait des mesures de confinement, de traitement des eaux et de fermeture des commerces. « Cette organisation centralisée permettait une prise de décision rapide et localisée. » L’eau étant vectrice de la maladie, le maire de Saint-Suliac a organisé la désinfection, à l’eau salée et aux désinfectants de rue, de puits contaminés par les détritus et les rejets de fermes. Un hôpital a été créé en urgence.

Développement de l’hygiénisme

Les progrès de la médecine et le développement de l’hygiénisme4 au 20e siècle ont éradiqué les grandes épidémies en France. « D’où la sidération et la lenteur de réaction des autorités face à la pandémie de Covid-19. » Les dispositifs autrefois adaptés n’existent plus et les réflexes tardent à s'imposer. Certes, la loi d’urgence sanitaire du 23 mars 2020 donne au gouvernement des moyens exceptionnels pour agir, mais le manque d’anticipation engendre les pénuries de masques, de gel, puis de vaccins. La liberté des citoyens est alors entravée. La forte médiatisation de l’épidémie et l'omniprésence d’experts aux discours parfois contradictoires installe un climat anxiogène. Certains Français doutent : la science peut-elle vraiment nous sortir de cette crise ? « Inévitablement, des interprétations complotistes ou mystiques voient le jour. » L'incompréhension de certains citoyens envers la démarche scientifique peut renforcer leurs doutes. La Recherche nous renvoie à notre humble condition humaine et s’oppose parfois à une société persuadée de savoir ce qui est le mieux pour elle. « Seul l’enseignement de la culture scientifique dès le plus jeune âge permettra une meilleure compréhension des enjeux et une réaction rapide et efficace. »

MARIE HILARY

1. Également président de la Conférence régionale de santé et de l’autonomie de Bretagne.
2. Paru en novembre 2020 aux éditions l’Harmattan.
3. Sur les 802 habitants recensés en 1911 à Saint-Suliac, la mortalité était de 7 %, contre 1,96 % dans le reste de la France.
4. Traitement de l’eau, création de systèmes d’assainissement, mécanisation de l’agriculture.

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