Tous addicts ?
Le sucre, entre plaisir et ravages
L’addiction au sucre chez l’humain ne fait pas encore consensus dans la communauté scientifique. Pourtant les preuves s’accumulent depuis 20 ans, révélant du même coup l’emprise des industriels.
« Encore un et j’arrête… » Pourquoi est-il si difficile de se limiter face aux sucreries ? Sommes-nous des drogués au goût sucré ? La question se pose depuis les années 2000 quand des expériences avec des rats ont complètement changé la donne.
Des rats, du sucre et de la cocaïne
À cette époque, Serge Ahmed, neurobiologiste à l’Université de Bordeaux spécialiste de l’addiction, travaillait sur le pouvoir addictif de la cocaïne. Au laboratoire, il a laissé le choix aux rongeurs entre une boisson sucrée et de la cocaïne en intraveineuse. Malgré la sensation de plaisir intense provoquée par la drogue, 85 % des rats ont préféré la boisson. Le chercheur se rappelle encore de sa surprise face aux résultats : « le potentiel addictif du goût sucré est bien réel chez les animaux testés ».
Cela aurait même des conséquences sur la structure du cerveau. C’est ce qu’a montré une autre expérience menée par des américains en 2004, où des rats ont consommé tous les jours une boisson aussi sucrée qu’un soda. « En trois semaines, leur cerveau est devenu semblable à celui de rats obèses, avec une modification de certaines zones cérébrales, impliquées dans le circuit de récompense », explique Mickaël Derangeon, neurophysiologiste à l’Université de Nantes1. Le cerveau des rats, comme le nôtre, a tendance à « récompenser » les actions jugées bénéfiques pour sa survie, comme la consommation de sucre, plutôt rare dans la nature. Cela entraîne alors la libération de dopamine, l’hormone du plaisir, qui incite à reproduire l’expérience. Mais dans un monde où le sucre est omniprésent, il n’y a plus de limite à sa consommation… Jusqu’à devenir addict ?
Désordre comportemental
« L’addiction est un désordre comportemental, avec une difficulté de réguler une consommation ou une activité gratifiante », définit Serge Ahmed. Un des symptômes est le craving, soit une envie irrépressible de consommer. « Nous estimons que 5 à 10 % de la population mondiale peut avoir ce comportement avec le sucre, soit entre 3 et 6 millions de personnes », indique le chercheur. En cause, des produits appelés « hyper-palatables » qui sont des concentrés de saveurs sucrés associés à des textures, formes ou couleurs attractives. C’est le cas des bonbons, pâtisseries et des gâteaux industriels qui « engendrent un plaisir instantané que le cerveau n’a pas appris à freiner », complète Mickaël Derangeon.
Difficile néanmoins de parler officiellement d’addiction. « Il a fallu 30 ans pour que l’OMS2 reconnaisse celle aux jeux », souligne Serge Ahmed. La discussion se poursuit entre scientifiques, suivie de près par les industriels. Il faut dire que ces derniers multiplient les signaux positifs notamment via le packaging pour inciter à la consommation, au détriment de notre santé. Selon l’OMS, en quarante ans les cas d’obésité chez les 5-19 ans ont été multipliés par dix pour atteindre 175 millions d’enfants et adolescents. Des chiffres qui pourraient doubler d’ici 2035.
1. À l'Institut du thorax.
2. Organisation mondiale de la santé.
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du magazine Sciences Ouest