Sur les traces de la mouette ivoire
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Dans un livre à mi-chemin entre le carnet de bord et le documentaire, un chercheur dépeint le quotidien, les rencontres et les doutes de scientifiques partis étudier la mouette ivoire au Groenland.
Thomas Broquet ne veut « ni l’attention ni les questions ». C’est même la deuxième phrase de son livre, L’oiseau des glaces, carnets de bord arctiques1, à paraître le 18 septembre. Pourtant il nous a raconté, comme il le fait dans ce récit, les coulisses de deux missions sur les traces de la mouette ivoire. « J’ai écrit un journal sans ambition d’en faire un livre, un carnet de bord des étés 2022 et 2023, c’est ainsi que ça a commencé », se souvient-il.
L’oiseau le plus au nord
Chargé de recherche à la Station biologique de Roscoff, il part alors avec deux collègues et amis, Glenn Yannic et Guillaume Evanno, à Station Nord, une base militaire danoise au Groenland. Ce qui le frappe en arrivant, c’est le contraste entre « un endroit très beau, entouré de banquise, et les vieux baraquements dispersés sur de la poussière grise. Son charme vient des gens qui y vivent », sourit-il. Des militaires, une cuisinière, des techniciens et quelques scientifiques de passage.
Après un travail initié par le Grea2 en 2003, des missions en partie financées par l’Ipev3 se succèdent depuis 2018 pour étudier la mouette ivoire, l’oiseau le plus au nord de la planète. « On ignore encore beaucoup de choses sur cet animal en déclin », souligne Thomas Broquet. Très dépendante des glaces de l’Arctique, la mouette ivoire subit directement les conséquences du dérèglement climatique. La fonte de la banquise affecte ainsi son habitat, et sa survie est menacée par l’augmentation de la fréquence de tempêtes mêlant pluie et vent, qui peuvent décimer tous les poussins d'une colonie. Les derniers chiffres font état de moins 70 % d’individus au Canada depuis 1980 et d'une diminution de 40 % au Svalbard depuis 20094.

© THOMAS BROQUET
Les chercheurs baguent les oiseaux capturés avant de les relâcher.
Espèce sentinelle
À Station Nord, les trois chercheurs ont collecté des données pour étudier déplacements, reproduction, contamination du sang aux polluants d’origine humaine comme le mercure5 ou encore habitudes alimentaires. « Pour cela, nous réalisions des captures afin de baguer et effectuer des mesures sur les oiseaux avant de les relâcher », souligne Thomas Broquet, qui a parfois patienté des journées entières avant qu’un animal ne se laisse attraper. En attendant, il sortait un cahier pour prendre les notes qui sont devenues livre, dans lequel il s’interroge aussi sur la finalité de sa mission. « Approfondir nos connaissances sur la mouette ivoire ne garantit pas sa préservation, mais renoncer à cet effort reviendrait à accepter sa possible disparition sans avoir appris plus d’elle », conclut le chercheur, qui a rempilé pour une troisième mission en juillet dernier.
L’espèce est en danger, son habitat aussi. Et si la mouette intéresse tant ces scientifiques, c’est justement parce que les deux sont très liés. « Il s’agit d’une espèce sentinelle, observer les effets du changement climatique sur cette espèce permet de mieux en saisir les impacts sur l’écosystème. »
1. CNRS Éditions (2025).
2. Groupe de recherche en écologie arctique.
3. Institut polaire français Paul-Émile Victor.
4. Il resterait 15 à 20 000 couples reproducteurs de mouettes ivoire dans le monde.
5. C'est l'oiseau arctique avec le plus important taux de mercure relevé dans le sang.
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