Les Piliers de la création
Actualité
Bruno Mauguin, pilote du planétarium Hubert Reeves à l’Espace des sciences de Rennes et conteur hors pair, nous raconte les grandes photos qui ont marqué la science spatiale. Aujourd'hui : l’image iconique de 1995 de la nébuleuse de l’Aigle.
En 1990, la Nasa a fait de la publicité pour le nouveau télescope qu’elle envoyait en orbite autour de la Terre, Hubble. « Il va voir des choses qu’on ne peut pas observer sur notre planète ! » Comme il est dans l’Espace, il n’est ni gêné par les nuages ni par l’alternance de la nuit et du jour, donc peut faire de longues prises de vue, pendant plusieurs jours. Le souci, c’est qu’il voyait flou. Il a fallu trois ans pour comprendre le problème (et préparer une mission de correction) : les Américains avaient confié la conception des miroirs nécessaires pour capter la lumière à deux sociétés différentes. L’une qui se basait sur le système métrique, l’autre sur le mile. Quand on disait 10 millimètres d’un côté, de l’autre, c’était des pouces, ça n’allait pas ensemble.
Plus tard, il y a eu la même confusion entre le système métrique et le système impérial pour l’envoi d’une sonde en orbite autour de Mars. Elle devait se trouver à environ 150-226 km d’altitude. Mais elle s’est retrouvée à 57 km seulement ! Elle s’est donc consumée dans l’atmosphère !
Le télescope Hubble voyait flou, donc. Au début, panique générale. Mais la Nasa trouve la solution : envoyer en 1993 des astronautes sur le satellite, à 650 kilomètres d’altitude (le maximum que l’on pouvait faire à l’époque) et accrocher sur la caméra une optique qui corrige la prise de vue. Ça y est, le télescope voyait net !
En 1995, il prend cette photo, au cœur de la nébuleuse de l’Aigle. Apparaît un nuage de gaz et de poussière, en trois « piliers », qui se déplace parmi les étoiles. Les couleurs sont recomposées. Normalement, la nébuleuse apparaît rose à nos yeux. Mais pour mieux visualiser la distribution de la matière, se rendre compte des éléments chimiques qui la composent, on a attribué une couleur à chacun : bleu pour l’oxygène ionisé, vert pour l’hydrogène alpha et rouge-orangé pour les émissions du soufre ionisé.
Ce que Hubble ne voit pas, c’est que plein d’étoiles sont en train de naître dans ces piliers. Car il ne voit que le proche infrarouge. C’est le nouveau télescope, James Webb qui peut les voir. Ils sont complémentaires.
Angle mort
La zone noire est là pour des raisons techniques. Elle permet de calibrer l’image. Les concepteurs (la Nasa et l’Esa, à 15 %) n’avaient pas pensé à faire de Hubble un instrument artistique, mais comme le grand public s’est demandé ce qu’était cette zone noire, les équipes ont amélioré le satellite en ajoutant une caméra détectant le proche infrarouge notamment. Il n’y aura plus d’autre mission de maintenance, car les décollages et la rentrée atmosphérique en navette spatiale sont trop dangereux. Il y a eu deux accidents et quatorze morts. Et entre deux missions, il fallait remplacer presque totalement la navette, ce qui représentait jusqu’à 35 % du budget de la Nasa !
Aujourd’hui, sans navette, on est incapables d’aller réparer le télescope. Peut-être qu’un jour, on enverra une fusée pour l’attraper et le détruire dans l’atmosphère de la Terre. Il ne faut surtout pas le détruire dans l’Espace, sinon on se retrouverait avec des millions de pièces en orbite tournant à 28 000 km/h !
Hubble, qui pourrait fonctionner jusqu’en 2030, a permis d’estimer l’âge de l’Univers (à 13,8 milliards d’années), de détecter la présence des trous noirs galactiques, l’accélération de l’expansion de l’Univers ou encore la matière noire. Avant son lancement, on estimait qu’il y avait 10 milliards de galaxies dans l’Univers. Il a fait monter le nombre entre 100 à 200 milliards puis 2 000 milliards.
TOUTES LES ACTUALITÉS
du magazine Sciences Ouest