Un kayak né pour être composté

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juillet 2008
Nolwenn, opératrice chez Plasmor, soude l’intérieur d’un kayak en posant des rubans de fibre de verre, imprégnés de résine polyester, à la jonction entre la coque et le pont.
© Nicolas Guillas

Comme les thoniers qui se décomposent dans les cimetières de bateaux, les kayaks du futur seront biodégradables.

«Aujourd’hui, les coques des vieux bateaux de plaisance ne sont pas recyclables. Il y en a plein dans les ports et on n’a pas de solution industrielle ! » Christophe Baley est chercheur au Limatb(1), à l’Université de Bretagne sud (UBS), à Lorient. Il participe au programme Navecomat. L’objectif est de concevoir un bateau dans un composite qui devient biodégradable, une fois broyé. « C’est un mélange de fibres en lin, imprégnées dans un polymère à base d’amidon de pomme de terre, de blé ou de maïs. » Les coques classiques, inventées par l’industrie chimique dans les années 60, sont en résine polyester, renforcée par des fibres de verre ou de carbone.

Si ce composite devient aussi solide que les coques plastiques, ce sera une innovation mondiale. Des tests doivent montrer qu’il ne vieillira pas trop vite dans un environnement sévère : l’eau et le soleil. Cette écoconception, qui prend en compte la vie du bateau de sa construction à sa destruction, veut chiffrer l’impact sur l’environnement : quelle est, par exemple, l’énergie consommée ? Et comme ce matériau est nouveau, « il faut tout concevoir, les moules, les méthodes de transformation, la mise en œuvre, l’écoulement du matériau à travers les fibres. »

« Une conscience écolo »

Les chercheurs de l’UBS travaillent avec ceux de l’Ifremer et avec des entreprises du nautisme et des composites. Le porteur du projet Navecomat, labellisé par le pôle Mer Bretagne, est le constructeur de kayaks Plasmor, basé près de Vannes. « Nous avons une conscience écolo, explique Dominique Bourçois, qui dirige Plasmor. Nos kayaks de randonnée sont non intrusifs, dans un milieu à préserver, et nos clients aussi sont écolos. Nous avons une chance de leur vendre un kayak en matériaux d’origine végétale : c’est une plus-value. »
Plasmor, qui vend chaque année plus de 300 kayaks, avait déjà construit un prototype de kayak “bio” en 2006.« Mais il y a un fossé énorme entre ce kayak avec un peu de lin et en résine polyester, qui flotte mais reste fragile et présente des défauts d’aspect, et le futur kayak 100% lin, 100% résine végétale. Nous sommes à seulement 10% de notre objectif final, prévu pour décembre 2010. » Dominique Bourçois veut d’abord remplacer 30% de la fibre de verre par du lin, pour avancer par tests progressifs.

Dominique Bourçois croit dur comme fer au kayak en lin.© Nicolas Guillas 

Une filière lin

Mais ce n’est pas gagné. Car le lin du kayak n’est pas celui des chemises et des pantalons ! La façon dont la fibre est entortillée, les tractions à l’œuvre : tout est différent. Et des problèmes apparaissent depuis la sélection des plantes de lin, leur mode d’arrachage, l’accès aux fibres, qui doivent être assez longues pour être résistantes... Une filière lin est donc à trouver. Le centre de recherche de la société finlandaise Ahlstrom, en Isère, étudie ces questions.
Les autres acteurs de Navecomat, ce sont les architectes navals du groupe Finot. Car d’autres bateaux biodégradables sont prévus, par exemple un dériveur. Et dans un bateau, le mobilier et les cloisons aussi peuvent être “bio” ! Christophe Baley songe aux autres applications industrielles de ce composite, pour le packaging ou les pièces de portières de voiture. Pour l’heure, « un prototype d’un demi-mètre carré, par exemple un siège de kayak, sera présenté au salon nautique 2008 », estime le chercheur. L’impact de cette approche ne sera pas immédiat dans l’industrie du nautisme, « mais cela va amener un changement de regard, une prise de conscience environnementale. On est au début de l’histoire. »

Sur quel paramètre agir ?

«Les professionnels de la construction nautique sont assez largement conscients de l’intérêt d’intégrer l’éco-conception dans leur métier, que ce soit par conviction ou pour répondre aux attentes des clients », témoigne Gwénaël Le Maguer, ingénieur transfert nautisme et construction navale à l’UBS(2). « Mais sur quel(s) paramètre(s) agir pour réduire les impacts générés, sachant qu’ils ne vont pas révolutionner tout leur process, car il faut tenir compte de la performance de la qualité et de la compétitivité ? »
En s’intéressant à ces questions, l’Université de Bretagne sud et l’association Reporter Bleu, présidée par Catherine Chabaud, se sont aperçues que les professionnels manquent de données fiables et d’outils pour intégrer dans leurs projets une réelle démarche d’écoconception.
« Il existe sur le marché des outils génériques d’évaluation environnementale et d’aide à l’écoconception. Ils sont puissants mais demandent un bon niveau d’expertise et ne sont pas forcément adaptés aux spécificités de la construction nautique », remarque Gwénaël Le Maguer. Partant de ce constat, le laboratoire Limatb de l’UBS, l’association Reporter Bleu et la société nantaise Evea, spécialisée dans l’éco-conception et l’évaluation environnementale, se sont réunis pour mettre au point une méthodologie, une base de données et des outils logiciels d’aide à l’éco-conception, adaptés à la construction nautique et destinés aux professionnels de cette filière.
Capvert, pour Conception Assistée pour une Plaisance Verte, débute tout juste, mais l’équipe espère aboutir à un prototype cette année. D’ici là, il faut déjà recenser et modéliser les procédés de fabrication, les matériaux, les énergies… c’est-à-dire alimenter la base de données.

MICHÈLE LE GOFF
Renseignements : 
Gwénaël Le Maguer Tél. 02 97 88 05 69 gwenael.le-maguer@univ-ubs.fr

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Nicolas GUILLAS

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