Au cœur de la dépression

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octobre 2008
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Des dépressions sévères sont traitées par modification de l’activité électrique des neurones, grâce à l’envoi d’ondes magnétiques dans une zone précise du cerveau.

La neuronavigation n’est plus l’apanage des chirurgiens. Elle permet maintenant aux médecins psychiatres de traiter certaines dépressions.

De quoi peuvent parler un psychiatre et un informaticien ? D’innovation ! Ensemble, Cécilia Nauczyciel, médecin psychiatre au Centre hospitalier Guillaume Régnier, à Rennes, et Pierre Hellier, chercheur dans l’équipe Visages(1) à l’Irisa, ont mis au point un nouveau système de neuronavigation. « Il fonctionne sur le principe d’un GPS, indique Pierre Hellier, mais ici la Terre est remplacée par le crâne du patient, la carte par l’IRM de son cerveau et le satellite par une caméra binoculaire. » Quant à la voiture qui se déplace, c’est une bobine de la taille d’un hochet, que le médecin déplace autour du crâne. « La caméra filme des repères noirs et blancs, fixés sur le front du patient et sur la bobine. Et le logiciel que nous avons mis au point transfert ces points de repères sur l’IRM du patient. La zone visée par la bobine y apparaît alors en rouge. »

Repérer la zone

Lorsqu’ils se sont croisés dans les services de neurochirurgie, en fin d’année 2006, Cécilia Nauczyciel cherchait un moyen accessible de “lire” le cerveau en direct. « Depuis 2005, le centre traite certains patients atteints de dépression sévère, grâce à la stimulation magnétique transcranienne (TMS). Il s’agit d’envoyer des ondes magnétiques, via une petite bobine, dans une zone précise du cerveau – le cortex préfrontal dorso-latéral – pour modifier l’activité électrique des neurones. » La méthode semble porter ses fruits « mais nous avons rapidement réalisé qu’il était difficile de cibler la zone en question avec la bobine, dévoile Cécilia Nauczyciel. Jusqu’alors, il fallait identifier la zone qui régit les mouvements du pouce droit, et repérer notre cible à quelques cm de là, grâce à un mètre de couturier. Nous faisions alors une marque sur un bonnet de bain que portait le patient, pour pouvoir la retrouver à la séance suivante ! 

Je savais qu’il existait des systèmes de neuronavigation utilisés en chirurgie, ajoute-t-elle, mais ils sont beaucoup trop invasifs.Ils nécessitent une anesthésie locale, des actes chirurgicaux. »

Séduite par le défi technologique, l’Irisa propose de mettre au point un système de neuronavigation plus léger, en mettant à profit des travaux antérieurs. Car depuis dix ans, l’équipe collabore avec des médecins spécialistes sur des projets de neurochirurgie guidée par l’image.
C’est ainsi qu’en février 2007, Cécilia Nauczyciel installe ses pénates dans les laboratoires de l’Irisa, le temps de son master. Sans oublier ses patients qu’elle continue à soigner par TMS entre midi et deux. « Elle n’a pas écrit directement de lignes de codes, mais elle a beaucoup contribué au développement du logiciel », atteste Pierre Hellier.


Utilisé en routine

En juin, un premier prototype est utilisé en routine au Centre hospitalier Guillaume Régnier. Le résultat final est un outil ergonomique, intuitif, adapté aux besoins des psychiatres et plus compétitif que ceux déjà existant sur le marché.
Aujourd’hui, une entreprise est en cours de création pour assurer l’industrialisation et la commercialisation du produit (lire encadré). Les deux chercheurs vont l’accompagner, en intégrant le conseil scientifique.

D’autres projets

Mais ils gardent lesyeux rivés sur les nombreuses perspectives ouvertes par cette collaboration. « Le défi technologique a soulevé des problématiques plus fondamentales, souligne Pierre Hellier.

Nous allons chercher à comprendre les mécanismes de la TMS, pourquoi stimuler cette zone précise du cerveau s’avère efficace. » L’autre objectif est de quantifier les apports de la neuronavigation. « Nous avons débuté une étude comparative, mentionne Cécilia Nauczyciel, mais il faudrait au moins 150 patients pour montrer une différence. Or, à raison de 10 à 15 séances de traitement par patient, le temps est difficile à trouver. » L’idéal serait une étude répartie sur plusieurs centres bretons. L’histoire entre psychiatrie et informatique ne fait que commencer.

Le projet d’entreprise né de ces travaux est lauréat 2008 du concours national d’aide à la création d’entreprises de technologies innovantes organisé par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Oséo. « L’entreprise devrait voir le jour début 2009 », confie Luc Bredoux, chargé de sa création.

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Céline Duguey

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