Un nouveau moyen de transport

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novembre 2010
1 - Les molécules transporteurs sont des sortes de “sacs” de 50 à 100nm de diamètre. Sur cette image prise par microscopie électronique à transmission (TEM), ils sont vides. 2 - Il faut ensuite les “charger”, c’est-à-dire y insérer le principe actif, ici la doxorubicine, puis leur greffer à la surface des éléments permettant de favoriser le ciblage des cellules malades.
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Les médicaments de demain seront transportés dans le corps de façon ciblée. Pour traiter les cancers notamment.

Cibler plus juste, limiter les effets secondaires et utiliser le moins de produit possible : le rêve de tout médecin ! Particulièrement quand il s’agit de lutter contre le cancer.

Encore au stade de la recherche, les thérapies de demain seront basées sur l’utilisation de molécules transporteurs, qui permettent de véhiculer dans le corps une drogue à effet thérapeutique sans qu’elle s’attaque à des cellules saines. Si le concept a été imaginé dès la fin du 19e siècle, par Paul Erhlich, immunologiste et Prix Nobel de médecine en 1908, il se concrétise aujourd’hui grâce aux collaborations de plus en plus étroites entre chimistes et biologistes. La Bretagne en est une belle illustration, comme en témoignent deux duos de laboratoires à Rennes et à Brest. 

Totalement dégradables

À Rennes, Pascal Loyer, du laboratoire Foie, métabolismes et cancer(1) sur le campus santé, travaille avec Sandrine Cammas-Marion, de l’équipe Chimie organique et supramoléculaire (Cos) basée à l’ENSCR(2), sur des produits à visée anticancéreuse. Véronique Laurent les a côtoyés dans le cadre de sa thèse(3), soutenue en juillet dernier : elle a planché sur l’évaluation de la molécule de transport, une sorte de sac de 50 à 100 nm de diamètre. Sa mise en forme est très méticuleuse car il faut ensuite y insérer le principe actif – ici la doxorubicine(4) – puis trier les molécules qui n’ont pas été encapsulées. Enfin, le “sac” doit être suffisamment stable pour servir de transporteur et en même temps être capable de libérer le principe actif une fois arrivé dans la cellule. « Nous avons choisi de travailler sur des vecteurs totalement dégradables, synthétisés à partir de polymères d’acide malique, une molécule naturelle et non toxique pour le corps », précise Sandrine Cammas-Marion.

Pour l’instant, les essais avérant la non-toxicité ont été effectués par les biologistes sur des cellules de foie avec des vecteurs vides. L’effet du médicament encapsulé a ensuite été comparé à celui du principe actif seul. Tout se passe bien pour l’instant dans les tubes à essai.

Cibler les cellules cancéreuses

« Nous avons hâte de tester ces produits sur des cultures cellulaires de foie du laboratoire et, in vivo, sur l’animal », poursuit Pascal Loyer. Ce sera l’objet des prochaines étapes. Et cette fois, le vecteur transportera quelque chose en plus ! Une molécule lui permettant de cibler précisément les cellules à traiter, en l’occurrence les cellules cancéreuses. « Comme elles se multiplient beaucoup, les cellules cancéreuses captent beaucoup de vitamines. Nous allons donc en greffer une à la surface du vecteur pour favoriser le ciblage, reprend Sandrine Cammas-Marion. Par ailleurs, nous travaillons selon une autre stratégie sur des fragments de protéines impliquées dans la reconnaissance cellulaire. Ils sont faciles à synthétiser et comme ils sont spécifiques à chaque type de cancer, ils sont très sélectifs. »

Aujourd’hui, en thérapie, seules quelques molécules dont la doxorubicine, un anticancéreux connu pour avoir des effets secondaires importants sur le système cardiaque, sont administrées via une molécule de transport. « Cela permet de limiter l’effet du médicament sur les cellules saines, mais il n’y a pas de ciblage », précise la chimiste.

Les vecteurs capables de cibler ne sont pas encore sur le marché. Quand ils le seront, ce ne sera pas sous la forme d’un médicament unique mais de plusieurs : un couple enveloppe/principe actif à déterminer en fonction de chaque patient et de la pathologie à traiter. Les Bretons sont sur la brèche.

UNE PLATE-FORME TRÈS COMPÉTITIVE

Les savoir-faire de quatre laboratoires bretons sur la vectorisation synthétique – lire article et encadré ci-contre – ont été regroupés au sein d’une plate-forme technique : SynNanoVect (Synthétique nanovecteurs), dirigée par Tristan Montier. Relié à la génopole bretonne Biogenouest, à l’UBO, l’ENSCR et l’Université de Rennes 1, ce consortium a obtenu fin 2008 le label national Ibisa(5) (ouverture, démarche qualité, compétences technologiques). La plate-forme est ouverte aux chercheurs académiques comme aux industriels.
Renseignements :
Tristan Montier Tél. 02 98 01 80 80, tristan.montier@univ-brest.fr

AVEC DES MOLÉCULES MARINES

On les trouve dans la roussette. Une dizaine de molécules aux propriétés anticancéreuses ont été mises en évidence l’année dernière par l’entreprise malouine CRis Pharma dans le cadre du projet Sealacian labellisé par le Pôle de compétitivité Mer Bretagne. Elles ont été revendues à la société Kelia qui cherche aujourd’hui à les encapsuler dans des transporteurs fiables pour atteindre leur cible. « Ici, c’est le vecteur que l’on adapte à la molécule active et pas l’inverse, explique Sandrine Cammas-Marion de l’équipe Chimie organique et supramoléculaire, qui collabore avec Kelia sur le projet. C’est différent de la démarche académique » (lire ci-contre). L’encapsulation a réussi, ainsi que les premiers tests in vivo. Le long parcours d’un médicament potentiel a commencé !
Renseignements :
Élise Duval Tél. 02 23 52 03 45, e.duval@kelia-pharma.com
Amandine Baron Tél. 02 23 52 03 45, a.baron@kelia-pharma.com
Thierry Benvegnu Tél. 02 23 23 80 60, thierry.benvegnu@enscr.fr

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Nathalie Blanc

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